Madame de Warens cultiva ou fit cultiver à ses frais tous les dons
enfouis de son protégé, même la musique. Il en avait l'instinct; il en
épela assez les principes pour composer plus tard le _Devin du village_,
idylle grecque écrite et chantée par un pasteur suisse qui se souvient,
en notes, du ranz _des vaches_ de son hameau.
Rousseau, comblé des dons de madame de Warens, qui s'appauvrit pour son
élève, part pour Lyon avec son pauvre maître de chapelle; il l'abandonne
à son premier malheur, comme les chiens ne font pas de l'aveugle
indigent, qu'ils conduisent aux portes des hôpitaux. Le musicien, tombé
dans la rue d'une atteinte de convulsions, est laissé là par le
disciple, son compagnon de voyage, qui feint de ne pas le connaître.
Vertu sublime d'avoir une telle âme, et de s'en glorifier à la face des
hommes et de Dieu!
À son retour à Chambéry, il n'y trouve plus madame de Warens. «Quant à
ma désertion, dit-il, du pauvre maître de musique, je ne la trouvais pas
si coupable.»
Plus tard, cependant, il se la reproche; mais le maître, à qui on avait
volé jusqu'à ses instruments, sa musique et son gagne-pain, était mort
de cet abandon.