VIII

Une tante, qui chantait en cousant près de la fenêtre, donna à l'enfant

les délices et le goût de la musique. Le _Devin du village_ vint de là.

Tous nos goûts sont des réminiscences.

Des détails puérils ou orduriers déparent et salissent ces belles

sérénités de la première scène.

Le père était de nouveau sorti de Genève. L'enfant recevait une

éducation mercenaire à la campagne; il y puisait, avec des vices

prématurés, une passion vraiment helvétique de la campagne, ce sourire

de Dieu dans la nature.

Cette passion de la campagne, cette frénésie de la solitude et de la

contemplation, devinrent les deux notes de son talent. C'est la ville

qui fait les vices; c'est la campagne qui fait les vertus.

C'est elle aussi qui fait les poëtes. Rousseau y devint éloquent et

pieux, mais il y devint aussi rêveur. La nature donne l'imagination,

mais les hommes seuls donnent le bon sens. Rousseau fut trop l'élève des

arbres, des eaux, des vents, du ciel, du soleil, des étoiles; il lui

aurait fallu en même temps l'éducation d'une mère tendre et d'un père

laborieux: tout cela lui manqua. Plus de mère, et un père errant qui

aimait, mais qui abandonnait les enfants d'un premier foyer pour en

chercher un autre à travers le monde; de là l'isolement et bientôt

l'égoïsme de l'orphelin, qui, se sentant délaissé, se replia tout entier

sur lui-même. Ce profond et cruel égoïsme du jeune horloger en fit

bientôt un vagabond sans patrie, parce qu'il était sans famille.

De sales amours, plus semblables à des turpitudes qu'à des affections,

souillent à chaque instant ces pages de jeunesse, ignoble philosophie

des sens dont les images font rougir la plus simple pudeur; sensualités

grossières; fleurs de vices dans un printemps de sensations que Rousseau

fait respirer à ses lecteurs et à ses lectrices, et dont il infecte

l'odorat des siècles.

Ces tableaux orduriers jouent la naïveté pour la corrompre; ils

rappellent ces théâtres licencieux de Paris, au dernier siècle, où l'on

faisait jouer à l'innocence le rôle prématuré du vice et où l'on

sacrifiait des enfants à la sacrilége licence des spectateurs.

Ces ordures des _Confessions_ n'offensent pas moins le goût que les

moeurs. La corruption n'a pas de goût; ce n'est que l'infection de

l'esprit, comme le vice est l'infection du coeur. Rousseau scandalise et

déprave ici, au lieu de charmer. Quelle excuse peut alléguer un peintre

de moeurs qui croit tout faire adorer de lui, jusqu'à ses immondices?

Rousseau se croit-il donc le grand lama de l'Occident pour faire

embrasser comme des reliques les plus viles traces de son humanité?

Ces vices du goût, ces abjections d'images, sentent les inélégances

natales d'un enfant sans mère qui prend ses polissonneries pour des

phénomènes, et qui croit devoir les immortaliser comme des précocités de

génie et d'originalité. Il y a de la crapule au fond de ce caractère

comme il y en a au fond de cette vie.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 156 / 209 题