Le père de J.-J. Rousseau était horloger; un horloger à Genève est plus
qu'un artisan, c'est un artiste et un commerçant. La grande manufacture
d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, où la vie
pastorale s'unit depuis le moyen âge à la vie industrielle, lui
conservant les moeurs pures, tout en accroissant la modeste richesse des
familles.
La mère de J.-J. Rousseau était fille d'un ministre calviniste. Cette
jeune personne avait reçu de la nature un esprit délicat, et de son père
un esprit cultivé. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles
fonctions du ménage, elle se livrait sans prétentions aux lectures les
plus solides et les plus élégantes de la vie lettrée. On peut croire que
cette mère donna, avec le sein, à son enfant, cette prédestination aux
choses de l'esprit et cette sensibilité souffrante de l'âme qui forment
le fond du caractère de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de
pouvoir lui donner ses vertus. Son père, qui avait laissé sa femme
jeune, belle et seule à Genève pour devenir horloger du sérail à
Constantinople, donna sans doute à ce fils son goût d'aventures et de
désordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant
impressionnable, un écrivain sublime, un rêveur chimérique et un
philosophe vicieux.
«Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa _Vie_, comment
mon père supporta cette perte de ma mère; mais je sais qu'il ne s'en
consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier que ma
naissance lui avait coûté la vie. Jamais il ne m'embrassa que je ne
sentisse, à ses soupirs et à ses convulsives étreintes, qu'un regret
amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres.
Quand il me disait:--Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui
disais:--Eh bien, mon père, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui
tirait des larmes.--Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi!
console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme!
T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après
l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le
nom de la première dans la bouche et son image au fond du coeur.
«Ma mère avait laissé des romans; nous les lisions après souper, mon
père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture
par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous
lisions tour à tour, sans relâche, et passions les nuits à cette
occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume;
quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout
honteux:--Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.»
Quelles délicieuses pages! Combien un écrivain, qui sait puiser dans la
vie familière le pathétique simple des scènes intimes, et fait d'une
veillée entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mère morte,
un drame muet qui remue le coeur dans des millions de poitrines,
combien, disons-nous, un tel écrivain doit-il être, à son gré, le maître
des coeurs, ou l'apôtre des vérités ou le roi des sophismes!