VII

Le père de J.-J. Rousseau était horloger; un horloger à Genève est plus

qu'un artisan, c'est un artiste et un commerçant. La grande manufacture

d'horlogerie avait alors son centre dans cette Suisse, où la vie

pastorale s'unit depuis le moyen âge à la vie industrielle, lui

conservant les moeurs pures, tout en accroissant la modeste richesse des

familles.

La mère de J.-J. Rousseau était fille d'un ministre calviniste. Cette

jeune personne avait reçu de la nature un esprit délicat, et de son père

un esprit cultivé. Elle descendait sans fausse honte aux plus humbles

fonctions du ménage, elle se livrait sans prétentions aux lectures les

plus solides et les plus élégantes de la vie lettrée. On peut croire que

cette mère donna, avec le sein, à son enfant, cette prédestination aux

choses de l'esprit et cette sensibilité souffrante de l'âme qui forment

le fond du caractère de Rousseau. Elle mourut malheureusement avant de

pouvoir lui donner ses vertus. Son père, qui avait laissé sa femme

jeune, belle et seule à Genève pour devenir horloger du sérail à

Constantinople, donna sans doute à ce fils son goût d'aventures et de

désordre. Ces deux filiations firent plus tard de Rousseau un enfant

impressionnable, un écrivain sublime, un rêveur chimérique et un

philosophe vicieux.

«Je n'ai pas su, dit-il dans le premier chapitre de sa _Vie_, comment

mon père supporta cette perte de ma mère; mais je sais qu'il ne s'en

consola jamais: il croyait la revoir en moi sans pouvoir oublier que ma

naissance lui avait coûté la vie. Jamais il ne m'embrassa que je ne

sentisse, à ses soupirs et à ses convulsives étreintes, qu'un regret

amer se mêlait à ses caresses: elles n'en étaient que plus tendres.

Quand il me disait:--Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui

disais:--Eh bien, mon père, nous allons donc pleurer? et ce mot seul lui

tirait des larmes.--Ah! disait-il en gémissant, rends-la-moi!

console-moi d'elle! remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme!

T'aimerais-je ainsi si tu n'étais que mon fils? Quarante ans après

l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde femme, mais le

nom de la première dans la bouche et son image au fond du coeur.

«Ma mère avait laissé des romans; nous les lisions après souper, mon

père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture

par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous

lisions tour à tour, sans relâche, et passions les nuits à cette

occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume;

quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout

honteux:--Allons nous coucher: je suis plus enfant que toi.»

Quelles délicieuses pages! Combien un écrivain, qui sait puiser dans la

vie familière le pathétique simple des scènes intimes, et fait d'une

veillée entre un vieillard, un enfant et le souvenir d'une mère morte,

un drame muet qui remue le coeur dans des millions de poitrines,

combien, disons-nous, un tel écrivain doit-il être, à son gré, le maître

des coeurs, ou l'apôtre des vérités ou le roi des sophismes!

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 155 / 209 题