IV

Après Fénelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des

sociétés. Il s'inspire évidemment de Fénelon, qui s'était inspiré de

Platon. Ainsi les erreurs ont leur séduction comme les vérités: en

remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine du monde, les sophistes

s'engendrent et se perpétuent en génération de rhéteurs.

Quand il se rencontre parmi ces rhéteurs sociaux un écrivain plus

inspiré, plus éloquent, plus contagieux que les autres, et quand la

naissance de cet écrivain, souverain de l'erreur, coïncide avec un

ébranlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de

son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs

qui se complaisent au bercement de leur imagination par ses rêves, cet

écrivain trouve des sectaires pour propager ses chimères, et des bras

pour exécuter ses conceptions.

Tel fut, au crépuscule de la révolution française, J.-J. Rousseau.

Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que

Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que

l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait,

où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une

révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque

Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de

Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie

humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque

Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de

l'éloquence française, contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de

territoire; républicain dans une petite république toujours en

fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il était petit

et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par

le temps, par sa nature au rôle de tribun des sentiments justes et des

idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte

révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans.

V

À lui seul il était une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'écrire

comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec

l'érudition seule; comme Fénelon, avec la charité seule, J.-J. Rousseau

fut un des premiers écrivains en France qui écrivirent avec l'âme.

L'âme est la littérature moderne; l'âme, c'est l'homme sous les mots;

l'âme est la muse souveraine et convaincue des écrivains qui remuent les

masses et le monde.

Ceux-là naissent avec leur rhétorique dans leur coeur; ils allument

parce qu'ils sont allumés. Leurs idées peuvent être fausses, leur style

peut être inculte, mais leur sentiment les sauve et les immortalise

quand leur âme a touché l'âme de leur siècle. Ils se répandent, pour

ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les veines, dans le

_sensorium_ de l'humanité. Ils font des masses et des siècles des échos

du battement de leurs coeurs; ils vivent en tous, et tous vivent en eux.

Nous ne voulons pas dire par là que l'âme de J.-J. Rousseau fût ce qu'on

appelle une belle âme, une âme plus riche que les autres; loin de nous

cette pensée. Nous la croyons, au contraire, une des âmes les plus

subalternes, les plus égoïstes, âme _comédienne_ du beau, âme hypocrite

du bien, âme repliée en dedans autour de sa personnalité maladive et

mesquine, au lieu d'une âme expansive se répandant, par le sacrifice,

sur le monde pour s'immoler à l'amour de tous; âme aride en vertu et

fertile en phrases; âme jouant les fantasmagories de la vertu, mais

rongée de vices sous le sépulcre blanchi de l'ostentation; âme qui, pour

donner la contre-épreuve de sa nature, a les paroles belles et les actes

pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier

écrivain français de sentiment.

De là, son éloquence intime, la plus pénétrante et la plus palpitante

des éloquences, au lieu de l'éloquence extérieure qui fait plus de bruit

que d'émotion; un Démosthène de solitude, dont la parole a le charme de

la confidence au lieu de l'apparat du discours; un séducteur à voix

basse, qui corrompt son élève sous prétexte de lui confesser lui-même

ses honteuses immoralités.

Mais, si c'est là son vice comme moraliste, c'est là sa force comme

écrivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que

son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est

un tête-à-tête avec lui-même ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous

enveloppe le plus de son individualité, en s'ouvrant à vous sans

réserve. Semblable au serpent boa des forêts d'Amérique, il vous dévore

en vous aspirant.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 153 / 209 题