Après Fénelon, J.-J. Rousseau fut le grand et fatal utopiste des
sociétés. Il s'inspire évidemment de Fénelon, qui s'était inspiré de
Platon. Ainsi les erreurs ont leur séduction comme les vérités: en
remontant de siècle en siècle jusqu'à l'origine du monde, les sophistes
s'engendrent et se perpétuent en génération de rhéteurs.
Quand il se rencontre parmi ces rhéteurs sociaux un écrivain plus
inspiré, plus éloquent, plus contagieux que les autres, et quand la
naissance de cet écrivain, souverain de l'erreur, coïncide avec un
ébranlement moral ou avec un cataclysme politique des institutions de
son pays, alors son utopie, au lieu de trouver simplement des lecteurs
qui se complaisent au bercement de leur imagination par ses rêves, cet
écrivain trouve des sectaires pour propager ses chimères, et des bras
pour exécuter ses conceptions.
Tel fut, au crépuscule de la révolution française, J.-J. Rousseau.
Mille fois plus éloquent que Platon, mille fois plus passionné que
Fénelon, aussi poétique que le sophiste grec, aussi religieux que
l'archevêque français, né à une époque où le vieux monde féodal mourait,
où la France sentait déjà remuer dans ses flancs l'embryon d'une
révolution radicale, l'enfant de Genève, J.-J. Rousseau, presque
Allemand par la Suisse, sa patrie, presque sectaire par le fanatisme de
Genève, son berceau, presque factieux par l'esprit de démocratie
humiliée respiré dans la boutique de l'artisan son père, presque
Français par la vigueur de sa langue et par le classicisme de
l'éloquence française, contigu à la Suisse, frontière d'idées comme de
territoire; républicain dans une petite république toujours en
fermentation; ennemi des grands et des riches, parce qu'il était petit
et pauvre, J.-J. Rousseau semblait préparé par les circonstances, par
le temps, par sa nature au rôle de tribun des sentiments justes et des
idées fausses qui allaient se livrer dans le monde la lutte
révolutionnaire à laquelle nous assistons encore depuis soixante ans.
V
À lui seul il était une propagande; pourquoi? Parce qu'au lieu d'écrire
comme Platon, avec l'imagination seule; comme Morus et Vico, avec
l'érudition seule; comme Fénelon, avec la charité seule, J.-J. Rousseau
fut un des premiers écrivains en France qui écrivirent avec l'âme.
L'âme est la littérature moderne; l'âme, c'est l'homme sous les mots;
l'âme est la muse souveraine et convaincue des écrivains qui remuent les
masses et le monde.
Ceux-là naissent avec leur rhétorique dans leur coeur; ils allument
parce qu'ils sont allumés. Leurs idées peuvent être fausses, leur style
peut être inculte, mais leur sentiment les sauve et les immortalise
quand leur âme a touché l'âme de leur siècle. Ils se répandent, pour
ainsi dire, par le contact dans la fibre, dans les veines, dans le
_sensorium_ de l'humanité. Ils font des masses et des siècles des échos
du battement de leurs coeurs; ils vivent en tous, et tous vivent en eux.
Nous ne voulons pas dire par là que l'âme de J.-J. Rousseau fût ce qu'on
appelle une belle âme, une âme plus riche que les autres; loin de nous
cette pensée. Nous la croyons, au contraire, une des âmes les plus
subalternes, les plus égoïstes, âme _comédienne_ du beau, âme hypocrite
du bien, âme repliée en dedans autour de sa personnalité maladive et
mesquine, au lieu d'une âme expansive se répandant, par le sacrifice,
sur le monde pour s'immoler à l'amour de tous; âme aride en vertu et
fertile en phrases; âme jouant les fantasmagories de la vertu, mais
rongée de vices sous le sépulcre blanchi de l'ostentation; âme qui, pour
donner la contre-épreuve de sa nature, a les paroles belles et les actes
pervers. Nous voulons dire seulement que J.-J. Rousseau fut le premier
écrivain français de sentiment.
De là, son éloquence intime, la plus pénétrante et la plus palpitante
des éloquences, au lieu de l'éloquence extérieure qui fait plus de bruit
que d'émotion; un Démosthène de solitude, dont la parole a le charme de
la confidence au lieu de l'apparat du discours; un séducteur à voix
basse, qui corrompt son élève sous prétexte de lui confesser lui-même
ses honteuses immoralités.
Mais, si c'est là son vice comme moraliste, c'est là sa force comme
écrivain. Il est intime parce qu'il est confiant, il est nu parce que
son style et lui ne font qu'un, il dit tout parce que son entretien est
un tête-à-tête avec lui-même ou avec son lecteur. C'est l'homme qui vous
enveloppe le plus de son individualité, en s'ouvrant à vous sans
réserve. Semblable au serpent boa des forêts d'Amérique, il vous dévore
en vous aspirant.