Ces philosophes de l'utopie, ces élucubrateurs de principes sociaux en
contravention avec les traditions éternelles de la politique, de la
nature; ces hommes qui se glorifient d'être _seuls_ et de penser à
l'écart des siècles et des traditions sociales; ces constructeurs de
nuages, comme les appelle le poëte véritablement divin (Homère), ont été
communs dans tous les temps et dans tous les peuples, surtout dans les
temps de décadence et dans les peuples en révolutions. La Grèce bavarde,
le Bas-Empire stupidifié par la servitude, le moyen âge romain,
fermentant d'un christianisme mal compris, corrompu par Platon, rêvant
le règne de Dieu sur la terre, déconseillant le mariage, ce joug divin
du couple humain, poussant les hommes et les femmes dans le célibat
ascétique pour amener la fin du monde, tuant le travail et la famille
par la communauté des biens et par l'égalité démagogique du nivellement
dans la misère, faisant le monde viager et indigent, au lieu de le
faire, comme le Créateur l'a fait, perpétuel par la propriété,
patrimoine de la famille; l'Italie oisive, l'Allemagne rêveuse,
l'Espagne mystique, l'Allemagne somnambule, la Hollande brumeuse,
l'Angleterre audacieuse d'originalités excentriques, pullulèrent plus
tard de ces machinistes de sociétés idéales, jeux d'osselets quelquefois
terribles, comme les anabaptistes d'Allemagne et les jacqueries en
France.
La France, le sol du sens commun, fut le pays où germèrent le moins ces
pavots enivrants des chimères sociales, et où ces poisons soporifiques
moururent le plus tôt. Fénelon, presque seul, trop séductible par
l'imagination et par le coeur, popularisa dans son _Télémaque_ ces idées
impraticables de Platon et de Morus; il fit innocemment beaucoup de mal
en ôtant aux Français le sentiment du réel en politique, et en les
jetant dans les vagues rêveries de l'impraticabilité. Son _Salente_ est
la capitale de l'absurde.
On comprend, en lisant cette législation des songes, que Louis XIV, cet
esprit simple, et Bossuet, ce génie de l'autorité, éloignèrent Fénelon
du gouvernement des peuples et de l'éducation des princes. Les peuples
vivent de vérités applicables, et les princes qui rêvent sont réveillés
en sursaut par les catastrophes. Fénelon n'était nullement politique: il
était ce que nous appelons _socialiste_, c'est-à-dire poëte du paradoxe,
fabuliste de la société.
Quand on étudie bien les origines de la révolution française, dans sa
partie chimérique, radicale, niveleuse et révoltée contre la nature, la
propriété, la famille, de Mably à Babeuf, on ne peut s'y tromper, le
catéchisme de cette révolution sociale est dans _Télémaque_. Fénelon est
un démagogue chrétien et doux, qui sème des vertus, et qui se trouve
n'avoir semé que des passions affamées qu'il ne peut nourrir que
d'ivraie.
Son économie politique, qui supprime le travail en supprimant ce qu'il
appelle le luxe, le luxe, cette chose sans nom, mystère inexplicable
entre le consommateur et le producteur, seul mobile et seul répartiteur
du travail, seul créateur de la richesse, cette économie politique de
Fénelon serait le suicide de l'humanité, si l'humanité se laissait
gouverner par la rhétorique, au lieu de se gouverner par les instincts
de Dieu et du bon sens.