Le premier de ces écrivains législateurs de songes et constructeurs
d'utopies politiques fut Platon en Grèce.
J'ai voulu relire récemment sa constitution, modèle qu'il présente aux
hommes comme un type des sociétés politiques accomplies; j'ose déclarer
en toute conscience que le délire d'un insensé joint à la férocité d'un
scélérat ne pouvait jamais arriver aux excès d'absurdité et aux excès
d'immoralité de ce prétendu sage tombé en folie et en fureur pour avoir
trop bu l'idéal dans la coupe de l'imagination.
Esprit et coeur, sa _République_ est en tout le paradoxe de Dieu, le
contre-pied de la nature, le roman de l'homme, depuis l'égalité des
biens, aussi impossible à réaliser que le niveau constant des vagues sur
la surface incessamment mobile de l'Océan; depuis la communauté des
produits, produits aussi impossibles à répartir qu'à créer, puisque la
répartition suppose l'infaillibilité divine dans le gouvernement, et que
le produit lui-même suppose l'uniformité du travail dans l'oisif, qui
consomme sans rien faire, et dans l'homme laborieux, qui travaille sans
salaire; depuis la destruction de la famille, ce nid générateur et
conservateur de l'espèce humaine, pour remplacer le père et la mère par
une maternité métaphysique de l'État, qui n'a pas de lait, et par une
paternité métaphysique de l'État, qui n'a pas d'entrailles; depuis la
communauté des femmes, qui change l'amour en bestialité, jusqu'à la
communauté des enfants, qui détruit la piété filiale en défendant aux
enfants de connaître leur père; depuis le meurtre des nouveau-nés mal
conformés, pour épurer la race, jusqu'au meurtre des vieillards, pour
écarter des yeux le spectacle de la décadence et la céleste vertu de la
compassion.
Il ne manque au code du divin Platon que l'anthropophagie pour être le
cloaque contre-nature et contre-humanité des immondices de la turpitude,
de la démence et de la brutalité humaine, la Divinité renversée, le
paradoxe de Dieu, de l'homme, de la femme, du vice et de la vertu, folie
de l'orgueil philosophique qui, pour ne pas penser et sentir comme tout
le monde, pense comme un fou et sent comme un criminel de lèse-nature et
de lèse-Divinité.
Encore une fois, voilà le divin Platon devenu utopiste en politique et
voulant refaire l'oeuvre de Dieu mieux que Dieu, et composant une
société avec des rêves, au lieu de la composer avec les instincts de la
nature; et voilà ce que l'on fait admirer, sur parole, à des enfants
pour pervertir en eux l'entendement par l'admiration pour l'absurde!
Arrachez à cet homme ce surnom de _divin Platon_, et transportez-le à
Socrate, l'homme du bon sens et de la réalité, qui épluchait trop sans
doute, mais qui ne découvrait ses principes que dans la nature des
choses et dans les instincts révélateurs de toute sagesse et de toute
institution pratique digne du nom de _société_.