PREMIÈRE PARTIE

I

La politique spéculative a été en tout temps l'exercice le plus

important et le plus passionnant des hautes intelligences parmi les

écrivains (j'en excepte toutefois les religions, exercice plus relevé

encore des spéculations humaines). Les fondateurs de religions sont les

oracles réputés divins; les écrivains politiques sont les législateurs

des nations. Les premiers gravent en traits de foudre les dogmes

éternels ou imaginaires dans la conscience; les seconds écrivent en

caractères de pierre ou de bronze les tables des lois ou les

constitutions des sociétés politiques.

Moïse, Zoroastre, Brama, Confucius, Solon, Lycurgue, Numa, furent de

grands écrivains religieux et politiques; Aristote en Grèce, Cicéron

dans l'Italie antique, Vico dans l'Italie moderne, Beccaria dans

l'Italie d'hier, Montesquieu en France, furent des commentateurs et des

dissertateurs érudits de ces législateurs primitifs, des critiques de

génie des législations et des constitutions civiles des peuples.

L'expérience et la raison tinrent la plume de ces sages; ils ne se

livrèrent jamais aux séduisantes idéalités de leur imagination pour

éblouir et fasciner les hommes par des perspectives d'institutions

fantastiques qui donnent les rêves pour des réalités aux peuples; ils

respectèrent trop la société pratique pour la démolir, afin de la

remplacer de fond en comble par des chimères aboutissant à des ruines;

ils étudièrent consciencieusement la nature de l'homme sociable dans tel

temps, dans tels lieux, dans telles moeurs, à tel âge de sa vie

publique, et ne lui présentèrent que des perfectionnements graduels ou

des réformes modérées, au lieu de ces rajeunissements d'Éson qui tuent

les empires sous prétexte de les rajeunir; en un mot, ces écrivains, les

yeux toujours fixés sur l'expérience et sur l'histoire, ne furent ni des

rêveurs, ni des utopistes, ni surtout des radicaux.

Le radicalisme, ai-je dit il y a longtemps à la tribune de mon pays,

n'est que le désespoir de la logique. Quand on ne sait pas tirer parti

des réalités, on s'impatiente contre les sociétés, et on se jette dans

ces violences de l'esprit qu'on appelle le _radicalisme_.

Les radicaux sont des rêveurs dépaysés dans les réalités; l'impossible

est leur punition: ils n'ont pas assez d'esprit pour comprendre les

imperfections nécessaires des sociétés, composées d'êtres imparfaits.

La première de leurs erreurs est de croire à la perfectibilité indéfinie

de l'homme fini. Ils ne font ni lois ni constitutions pour les peuples,

ils font des poëmes; leurs plans de sociétés sont l_'opium_ des

imaginations malades des peuples; l'accès de délire qu'ils donnent aux

hommes finit par des fureurs, et les fureurs finissent par

l'anéantissement des sociétés. La barbarie recommence par l'excès de

civilisation.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 150 / 209 题