Le livre _des Devoirs_, oeuvre de morale, par Cicéron, vint après les
livres sur la république, la politique, la législation. C'était le
citoyen, l'homme social après la société. On s'accorde donc dans tous
les siècles à regarder ce livre _des Devoirs_ comme le traité de morale
le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque pour le
commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des tempêtes de
Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome le manteau
sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour la saisir
à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple; et
cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il avait
les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son immortalité.
Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il recommande à son
fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement celui-ci:
«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et
que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources
philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville
et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et
aux exemples de l'autre, je vous trouve à bonne école. Cependant, comme
j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres grecques aux
lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans l'exercice de
l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la même méthode,
pour en venir à posséder les deux langues avec une égale perfection.
«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes
compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes
travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui
elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans
l'art de la parole et dans la sagesse.
«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le
aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que
vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais
cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord
avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple
fidèle de Socrate et de Platon en même temps; lisez-les, jugez du fond
des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point
d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître
toutes les richesses de notre langue latine.
«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la
palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais,
en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété,
l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si
je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien
légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand
soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie,
dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.»
Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, _Consolation
sur la vieillesse_, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans
toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce
livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui.
Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau de l'écrivain? n'y
respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux?
«Enfin la vieillesse ne doit pas s'effrayer de la mort, qu'elle
contemple de plus près, et qui lui paraît, lorsqu'elle sait bien la
juger, le terme d'un long et pénible voyage, le port longtemps souhaité.
On n'est pas plus assuré de la vie à la fleur de l'âge qu'au déclin des
ans: seulement la mort du vieillard a quelque chose de plus naturel et
de plus doux; la vie avancée est comme le fruit mûr, qui se détache sans
effort. Tout n'arrive-t-il pas au terme, et n'est-ce pas bien finir
quand la satiété est venue?
«Mais ce qui donne surtout à l'homme la force de contempler la mort sans
effroi, c'est l'espérance de l'immortalité. Caton montre à ses jeunes
amis que toutes les grandes âmes ont pressenti l'immortalité, et n'ont
vu la véritable vie qu'au delà du tombeau.»
Il rappelle les arguments des philosophes socratiques, et toutes les
meilleures preuves qui, dans les temps anciens, s'étaient offertes à la
raison pour établir la sublime vérité enseignée par Platon et par son
divin maître.
«Il me tarde, dit le vieux Romain, de partir pour cette assemblée
céleste, pour ce divin conseil des âmes, d'aller rejoindre tous les
grands hommes dont je vous parlais, et au milieu d'eux mon enfant
chéri.»
Qu'est-ce que la vieillesse, quand l'âme se voit à l'aurore d'un jour
éternel?
Tel est en substance ce traité _de la Vieillesse_, l'un des ouvrages les
plus parfaits de Cicéron, et dont la lecture justifie si bien ce que
disait Érasme:
«Je ne sais point ce qu'éprouvent les autres en lisant Cicéron; mais je
sais bien que, toutes les fois qu'il m'arrive de le lire (ce que je fais
souvent), il me semble que l'esprit qui peut produire de si beaux
ouvrages renferme quelque chose de divin.»
C'est aussi ma pensée, et le génie de Cicéron a toujours été pour moi
une preuve vivante de la divinité de l'esprit humain.