Voilà Cicéron écrivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du
terme de ses jours, mais non des bornes de son génie. Quel écrivain lui
comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et
en même temps le plus parfait des hommes de pensée; ce n'est pas un
littérateur, c'est la littérature elle-même tout entière.
Les ouvrages de Cicéron retrouvés consoleraient le monde de la perte de
tous les autres livres; c'est l'encyclopédie de l'âme, de la pensée et
du talent.
Voltaire a son étendue; mais il n'a ni son élévation, ni sa majesté, ni
son éloquence, ni son enthousiasme, ni sa piété divine envers la
Providence.
Bossuet a sa virilité et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup
d'oeil par-dessus les opinions de son pays, ni son universalité, ni sa
perfection d'élocution; il ébauche le marbre, il ne le polit pas; le
coup de ciseau reste dans la statue.
Fénelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur.
Montaigne a sa grâce gauloise, mais il n'a pas sa grâce attique et sa
conviction dans le juste et le beau.
Bacon a sa netteté, mais il n'a pas son abondance.
Machiavel a sa perspicacité politique, mais il n'a pas sa vertu.
J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilité de style, mais il n'a
pas son bon sens.
Mirabeau a ses éclairs; mais il n'a ni sa lumière permanente, ni sa
sensibilité, ni sa philosophie dans le discours.
Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son émotion, mais elles
n'ont pas sa philosophie.
Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme
diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore
pleine justice! Savez-vous pourquoi?
C'est que l'_envie_, qui l'a tué, et qui a cloué sa langue divine sur
la tribune de Rome avec l'épingle d'or d'une furie, n'a pas dit encore
son dernier mot contre ce plus grand des Romains.
L'envie est l'ombre que les sommités humaines font au reste des hommes;
Cicéron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore.
Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la
liberté; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les
événements et sa résignation désintéressée, et douloureuse cependant,
avec César; les esprits courts lui reprochent son étendue; les esprits
spéciaux lui reprochent son universalité; les esprits stériles lui
reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa
perfection continue; les impies lui reprochent sa piété; les sceptiques,
sa foi; les excessifs, sa modération; les pervers, sa vertu.
Ils ne voient pas, les petits, les insensés, les envieux, que sa gloire
se compose précisément de tous ces reproches. Érasme, seul, a dit le
vrai mot: «Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinité dans
l'homme.»
Je dis comme Érasme, et je vous conseille de lire et de relire Cicéron
quand vous serez tenté de mépriser l'homme: il le grandit jusqu'à le
diviniser à nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les littératures
dans tous les âges; il a écrit, parlé, achevé la plus belle des langues
occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que Cicéron, elle
serait encore la reine des siècles.
Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas
du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gaëte contre ces
Catilinas étrangers qui imposent à sa république, sous le nom de
liberté, le joug monarchique, et sous le nom d'unité l'annexion à la
Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confédération patriotique qui fut
la nature, la gloire, et qui serait la résurrection durable et véritable
de sa chère Italie!