XVII

«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme

vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le

consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près

du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime

amitié.

«Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, puis il

leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi de la

nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné, avant

de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P.

Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je

vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros

qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...

«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république,

et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse

renaissant...

«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore

jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion

l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles.

Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue

de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans

un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition

s'offrit à mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens;

c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener pendant le

sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius.

«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé

de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les

traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir

contemplé ses images.

«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais

lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que

je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes

armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres

et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu

élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens

aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats;

dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux

derniers fondements, et tu mériteras pour ta valeur ce titre d'Africain

que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé Carthage, tu

seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu visiteras, comme

ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie, l'Asie et la Grèce; tu

seras nommé, pendant ton absence, consul pour la seconde fois; tu

mettras fin à une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance.

Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole, tu trouveras la

république tout agitée par les menées de mon petit-fils.

«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer

et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route

s'ouvrir, et le destin hésiter.

«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se

seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais

chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur

rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la

république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de

Scipion. C'est sur toi que se porteront les regards du sénat, des gens

de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut de

l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux

échapper aux mains impies de tes proches.

«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous

côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne

me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste.

«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à

défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur

patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une

félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers

ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces

réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme

des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui

conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....

«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus

cependant la force de lui demander s'il vivait encore, lui et Paul

Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant plus. La

véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent des liens

du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la vie est

réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers toi!... Je

vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, me

défendit de pleurer...

«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de

vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend

l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi

ne pas me hâter de venir dans votre société céleste?

«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce

que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison

corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des

hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple

universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...

«Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous les

hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps;

aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée, ne

peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez

abandonner le poste où Dieu vous a placés.

«Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui

t'ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété; pense au culte

que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la

patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans

l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui, maintenant délivrés du corps,

habitent le lieu que tu vois . . . . . . . . . . . . . .

«Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur

au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d'une

expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe

lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de

magnificence et de merveilles. Des étoiles que l'on n'aperçoit point

d'ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des corps célestes se

dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l'homme a pu jamais

soupçonner. De tous les corps, le plus petit, qui est situé aux derniers

confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d'une lumière

empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la terre en

grandeur. La terre elle-même me parut si petite que notre empire, qui

n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais

attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc

toujours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure

supérieure et sainte tu es appelé? . . . . . . . . . . . . . .

«Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration.

Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je à mon père,

quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle

il me semble que nous soyons plongés?

«Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le séjour

des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en

effet, relève tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes les

choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes voeux,

prétends-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quels imperceptibles

espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes

séparent ces quelques taches que forment les points habités. Les hommes,

dispersés sur la terre, sont tellement isolés les uns des autres

qu'entre les divers peuples il n'est point de communication possible. Tu

les vois semés sur toutes les parties de cette sphère, perdus aux

distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposés. Quelle

gloire espérer de ceux pour qui l'on n'est pas?

«Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de

chacun de nous; quand même notre nom se transmettrait dans tout son

éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui

doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement

déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas

éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré

dans les siècles à venir, lorsque tu ne l'as pas été dans les temps

écoulés, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement

meilleurs? . . . . . . . . . . . . . .

«C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent

tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la

gloire humaine et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu

veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton séjour naturel et

ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du

vulgaire.

«Élève tes voeux au-dessus des récompenses humaines; que la vertu seule

te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour

elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils

en parleront sans doute: mais la plus belle renommée est tenue captive

dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don

de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de

la postérité!

«Lorsqu'il eut ainsi parlé: Ô Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que

les services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre

fils, qui, depuis son enfance, a marché sur vos traces et sur celles de

Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile héritage de

gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts à la vue de ce prix

inappréciable...

«Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit périr, toi,

tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui

fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du

doigt.

«Sache donc que tu es divin; car c'est être divin que de sentir en soi

la vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et

de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable

gouverne ses mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut l'univers en

partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable.

Exerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est

pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme,

accoutumée à ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa

demeure céleste; elle y est portée d'autant plus rapidement qu'elle se

sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler

les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres. Mais,

lorsque la mort vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs, qui se

sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés

aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines,

leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre,

et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs

siècles.

«À ces mots, il disparut, et je m'éveillai...»

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 133 / 209 题