Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines,
qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicéron combat en homme vraiment
politique les chimères antisociales de Platon sur l'égalité absolue des
biens.
Lisez encore:
«Platon veut que la plus parfaite égalité préside à la distribution des
terres et à l'établissement des demeures; il circonscrit dans les plus
étroites limites sa république, plus désirable que possible; il nous
présente enfin un modèle qui jamais n'existera, mais où nous lisons avec
clarté les principes du gouvernement des États. Pour moi, si mes forces
ne me trahissent pas, je veux appliquer les mêmes principes, non plus
aux vains fantômes d'une cité imaginaire, mais à la plus puissante
république du monde, et faire toucher en quelque façon du doigt les
causes du bien et du mal dans l'ordre politique.
«Après que les rois eurent gouverné Rome pendant deux cent quarante
années, et un peu plus, en comptant les interrègnes, le peuple, qui
bannit Tarquin, témoigna pour la royauté autant d'aversion qu'il avait
montré d'attachement à ce gouvernement monarchique, à l'époque de la
mort ou plutôt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se
passer de roi; maintenant, après l'expulsion de Tarquin, le nom même de
roi lui était odieux.»
Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience
autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le
monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habileté et l'injustice,
pourvu que l'habileté et l'injustice produisent la force. Cette
argumentation de Cicéron, du juste contre l'utile, mériterait d'être
gravée en lettres d'or sur les tables de marbre de tous les conseils des
rois ou des peuples.
Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement
populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je
refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique)
qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.»