Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la
_République_, il était à la fois historique, didactique, philosophique,
c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur
l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la
république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.
Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était
Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des
peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou
la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de
ces formes de gouvernement; il trouve la monarchie plus stable,
l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il
trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la
démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure
forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant
ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de
chacun.
Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces
trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat
y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le
peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative
offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait?
Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de
consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le
pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si
enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du
pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les tribuns
du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les plébéiens des
empiétements de l'aristocratie.
Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron.
Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une
philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel,
de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même.
C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au
gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les
utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur
comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître
d'Alexandre.
Cette odieuse maxime de nos jours: _La petite vertu tue la grande_,
maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans
les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est
la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que
pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais
il n'y a pas deux morales, une pour l'homme, une pour le citoyen, parce
qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le citoyen, selon
Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il fut lui-même le
plus bel exemple.
«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant
Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple
entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être
dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les
infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur
que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de
bien ont plus réjoui mon coeur que la joie des méchants ne l'avait
attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement
moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?
«J'avais tout prévu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes
services. Quelle avait été ma conduite? La vie privée m'offrait plus de
charmes qu'à tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les études
libérales, si variées, si délicieuses pour l'esprit. Qu'une grande
calamité vînt à nous frapper tous, du moins ne m'eût-elle pas plus
particulièrement atteint; le sort commun eût été mon partage: eh bien!
je n'avais pas hésité à affronter les plus terribles tempêtes, et, si je
l'ose dire, la foudre elle-même, pour sauver mes concitoyens, et à
dévouer ma tête pour le repos et la liberté de mon pays. Car notre
patrie ne nous a point donné les trésors de la vie et de l'éducation
pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour
nos propres intérêts, protéger notre repos et abriter nos paisibles
jouissances; mais pour avoir un titre sacré sur toutes les meilleures
facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, les employer à
la servir elle-même, et ne nous en abandonner l'usage qu'après en avoir
tiré tout le parti que ses besoins réclament.
«Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltérable recourent à
des excuses qui ne méritent pas d'être écoutées. Le plus souvent,
disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes
indignes, à la société desquels il serait honteux de se trouver mêlé,
avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout quand les
passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de vouloir
gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements
aveugles et terribles de la multitude; c'est se dégrader que de
descendre dans l'arène avec des adversaires sortis de la fange, qui
n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages
qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui
ont un beau caractère et un grand coeur, pouvaient jamais ambitionner le
pouvoir dans un but plus légitime que de secouer le joug des méchants,
et ne point souffrir qu'ils mettent en pièces la république, qu'un jour
les honnêtes gens voudraient enfin, mais vainement, relever de ses
ruines!»
Lisez ensuite cette belle définition du peuple: «Un peuple n'est pas
toute agrégation d'hommes rassemblés par hasard, mais un peuple est une
société formée sous la garantie des lois pour l'utilité réciproque de
tous les citoyens.»
La doctrine du prétendu _Contrat social_ de J.-J. Rousseau, qui
attribue la formation de la société à une délibération, y est réfutée
vingt siècles d'avance par Cicéron, qui attribue la société à l'instinct
social, révélation de la nature humaine.