XIII

C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'oeuvre, le livre de la

_République_. Par république il entendait, non-seulement la chose

publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet

admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en

société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se

perpétuent en durée, en influence et en gloire.

On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de

pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus

éloquent et le plus moral.

Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers

pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la

république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la

liberté sous la soldatesque, puis César sous le poignard d'une

impuissante réaction d'honnêtes gens;

Éloquent, parce qu'il était Cicéron;

Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains.

Aussi ce livre de la _République_ passait-il à Rome et en Grèce pour

l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome.

C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait

été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au

lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un _communisme_

destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail

rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par

conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la

communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des

enfants; sacriléges contre le coeur humain, dérisions contre la nature,

débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos jours

par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature.

Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le Platon, mais le Montesquieu

romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est au-dessus du

talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité.

Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du

monde et dans les cendres de Rome.

À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits

qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent

dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et,

quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des

philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se

servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce

qu'on appelle des _palimpsestes_, ou manuscrits sur lesquels une seconde

écriture recouvre et efface à demi le premier texte.

Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et

pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'oeuvre

cicéronien de la _République_. M. Villemain, digne d'une telle oeuvre, a

traduit et publié en France ces fragments.

La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain, méritaient un

tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront exhumer de ces

cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 129 / 209 题