Le début du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et
la majesté de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme privé
dans l'homme public:
«Toutes les fois que j'ai songé aux meilleurs moyens d'être utile à ma
patrie et de servir ainsi sans interruption les intérêts de la
république, pensées qui me préoccupent souvent et longuement, rien ne
m'a paru plus propre à ce dessein que d'ouvrir à mes concitoyens, comme
je crois l'avoir déjà fait par plusieurs traités, la route aux nobles
études.
«Ainsi, dans celui que j'ai intitulé _Hortensius_, je les ai exhortés de
tout mon pouvoir à se livrer à l'étude de la philosophie.
«Dans mes quatre livres _Académiques_, je leur ai montré quelle sorte de
philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus
propre à former le goût.
«Enfin, la connaissance des vrais biens et des vrais maux étant le
fondement de toute la philosophie, j'ai épuisé ce sujet important dans
cinq livres consacrés à faciliter l'intelligence de tout ce qu'on a dit
pour et contre chaque système.
«Dans cinq autres livres de dissertations, les _Tusculanes_, j'ai
recherché quelles étaient, pour l'homme, les principales conditions du
bonheur: le premier traite du mépris de la mort; le second, du courage à
supporter la douleur; le troisième, des moyens d'adoucir les peines; le
quatrième, des autres passions de l'âme; et le cinquième enfin développe
cette maxime, qui jette un si vif éclat sur l'ensemble de la
philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux terminés,
j'ai écrit sur la _Nature des dieux_ trois livres, comprenant tout ce
qui se rattache à cette question; et, pour remplir ma tâche dans toute
son étendue, j'ai commencé à traiter de la divination. Quand j'aurai
joint à ces deux livres, selon mon dessein, un traité du Destin,
n'aurai-je pas épuisé la matière?
«À ces ouvrages ajoutons six livres de la _République_, écrits à
l'époque à laquelle je tenais les rênes du gouvernement de l'État;
question immense, intimement liée à la philosophie et largement traitée
par Platon, Aristote, Théophraste et toute la famille des
péripatéticiens. Que dirai-je de ma _Consolation_, qui, après avoir
remédié à mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espère, ceux
des autres? Parmi ces divers écrits, j'ai publié dernièrement le traité
de la _Vieillesse_, dédié à Atticus, mon ami; et, comme c'est
principalement à la philosophie que l'homme doit sa vertu et son
courage, mon éloge de Caton doit aussi prendre place dans cette
collection.
«Enfin, Aristote et Théophraste, hommes supérieurs par leur pénétration
et leur fécondité, ayant joint les préceptes de l'éloquence à ceux de la
philosophie, je dois rappeler ici, à leur exemple, mes écrits sur l'art
oratoire, c'est-à-dire les trois _Dialogues_, le _Brutus_ et
l'_Orateur_.
«Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai
voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y
oppose, éclaircir en latin et rendre ainsi accessibles toutes les
questions de la philosophie.
«Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus élevée, et
plus utile à la république, que celle qui consiste à instruire et à
former la jeunesse, à une époque surtout où les moeurs de cette jeunesse
se sont tellement relâchées qu'il est de notre devoir à tous de la
contenir et de la guider?
«Ce n'est pas que j'espère, ce qui n'est même pas à demander, que tous
les jeunes gens se livrent à cette étude. Puissent quelques-uns s'y
appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la
république! Pour moi, je recueille déjà le fruit de mes travaux, puisque
je vois des hommes d'un âge avancé, et en bien plus grand nombre que je
ne l'espérais, prendre plaisir à lire mes ouvrages; et c'est ainsi que
leur empressement à les étudier redouble de jour en jour mon zèle à les
composer.
«Pouvoir se passer des Grecs dans l'étude de la philosophie sera sans
doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes
projets s'exécutent. Au reste, le désir d'expliquer la philosophie, je
l'ai conçu au milieu des malheurs et des guerres civiles de ma patrie,
alors que je ne pouvais ni la défendre, selon ma coutume, ni demeurer
oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus digne de moi.
«Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutôt me sauront quelque gré si,
lorsque la république a été à la merci d'un seul, je ne me suis ni
caché, ni enfui, ni découragé, ni conduit en homme vainement irrité
contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montré ni
flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir
honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps
enseigné que les États sont sujets à certaines révolutions naturelles
qui donnent le pouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple, et parfois à
un seul.
«Quand ma patrie fut tombée dans ce dernier état, dépouillé de mes
anciennes fonctions, je repris ces études, qui, tout en calmant mes
douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restât d'être encore
utile à mes concitoyens.
«Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et l'étude
de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaçait pour
moi le gouvernement de la république. Maintenant qu'on a recommencé à me
consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes
pensées, tous mes soins, appartiennent à la république, et la
philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas
l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce
sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion.
«Lorsque mon frère Quintus eut disserté sur la divination, comme on l'a
vu dans le livre précédent, estimant que nous nous étions assez
promenés, nous allâmes nous asseoir dans la bibliothèque de mon lycée.
«Quintus, lui dis-je alors, vous avez très-bien et en bon stoïcien
défendu l'opinion des stoïciens; et ce qui me plaît surtout, c'est que
vous vous êtes appuyé sur des faits éclatants et mémorables, tirés de
notre propre histoire.
«Je dois maintenant répondre à ce que vous avez dit. Je le ferai, mais
sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et me méfiant
de moi-même; car, si je présentais quelque chose comme certain, je
ferais le devin, moi qui nie la divination.
«Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait à
lui-même Carnéade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les
choses sensibles? Mais, celles-là, nous les voyons, entendons, goûtons,
sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de
surnaturel, quelque effet de la prévision ou de l'inspiration de l'âme?
Quel devin, s'il était privé de la vue comme Tirésias, pourrait
discerner le blanc du noir, ou, s'il était sourd, distinguer les
différences des voix et des sons?
«La divination ne s'applique donc à aucun des objets de nos sens; je dis
de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de
l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler près des malades des devins,
mais des médecins; et ceux qui veulent apprendre à jouer de la lyre ou
de la flûte ne s'adressent pas aux aruspices, mais aux musiciens.
«Il en est de même des lettres et des sciences.»
Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrédulité
philosophique; les superstitions tombées, qu'importent les réfutations?
Mais Cicéron, à la dernière page, distingue, en législateur et en sage,
ce qui touche à la piété de ce qui touche à la superstition; cette page
mérite d'être conservée.
C'est à la même époque qu'il écrivit le livre intitulé _du Destin_. Ce
livre n'est qu'un débris, il n'en reste que quelques belles pages; on
voit seulement que c'était un développement de son livre sur la
divinité, et qu'il y portait, comme le poëte _Lucrèce_, mais d'une main
plus religieuse que Lucrèce, des coups terribles aux superstitions
païennes de son pays.
Il voulait évidemment, avant de mourir, rendre témoignage à la vraie
philosophie, l'unité et l'immatérialité de Dieu. On voit que ce problème
éternel de la toute-puissance de la providence divine et de la liberté
morale de l'homme agitait, dès cette époque, l'esprit humain, comme il
l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, même dans les disputes des
philosophes.
Sa maison de campagne de _Pouzzoles_ est encore le lieu de la scène:
«J'étais à Pouzzoles en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de
mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur,
l'art qui remplit ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés
surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la
paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait
voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait
se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls
presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus
de vingt rencontres; mais un jour nous trouvâmes plus de liberté, et
nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire. Les
premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations
habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées
sur la paix et le repos public.» . . . . . . . . . . . . . .