Dans son livre sur la _Nature des dieux_, il gardait encore quelques
ménagements avec la théologie populaire et avec la religion de l'État;
mais son livre sur la _Divination_, c'est-à-dire sur les mystères du
culte romain, fut son véritable testament philosophique. Il n'y garde
aucune mesure avec les erreurs officielles; il est déjà hors de la vie
publique, il est âgé, il voit s'approcher pour lui la liberté de la mort
à côté de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi
à la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison
de _Pouzzoles_, entre les bois et les flots de Naples, et il écrit ce
livre de la _Divination_.
Montesquieu l'admire, comme une histoire complète des superstitions
païennes et des rites religieux du temps.
Voltaire en profite pour montrer la supériorité théologique de l'Inde
et de la Chine, à la même époque, sur les superstitions de Rome et de la
Grèce.
«Il y a des cas, dit-il, où il ne faut pas juger d'une nation par les
usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après
avoir conquis l'Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire
romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d'Arsinoé, par
la mer Rouge, et par l'océan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom,
régnait alors; les annales de Chine nous le représentent comme un prince
très-sage et très-savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César
avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement par ses
interprètes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple
romain, aussi célèbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans
l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé
leurs années d'une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans
les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les
premières fêtes de l'hiver.
Il apprend que cette nation entretient à grands frais un collége de
prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer, et où l'on
doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de boeuf, ou par la
manière dont les poulets mangent l'orge.
Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit
dieu nommé Tagès, qui sortit de la terre en Toscane.
Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu'ils appellent toujours
Dieu très-bon et très grand. Cependant ils ont bâti un temple à une
courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes
chez elles de petits dieux pénates, hauts de quatre ou cinq pouces...
L'empereur Yventi se met à rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord
avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs
qui ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; mais, comme
l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations
particulières avec les ambassadeurs.
Il apprend que les pontifes romains ont été très-ignorants, mais que
César réforme actuellement le calendrier.
On lui avoue que le collége des augures a été établi dans les premiers
temps de la barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution
ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les
honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais
consultés; qu'au rapport d'un très-grand homme nommé Caton, jamais
augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le
plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire
contre les augures un petit ouvrage, intitulé _de la Divination_, dans
lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les
prédictions et tous les sortiléges dont la terre est infatuée.
L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; les
interprètes le traduisent; il admire le livre et la république
romaine.»