Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère
de toute vertu, ouvre la cinquième _Tusculane_. Cette apostrophe
rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau
y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de
parler.
«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la
philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais
ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu
réfugier après avoir essuyé la plus horrible tempête. Philosophie,
seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu et qui
domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre humain
sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire vivre
en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as unis,
premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens du
mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu as
inventé les lois, formé les moeurs, établi une police. Tu seras notre
asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres temps
nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous nous y
livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour passé
suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque s'en
écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la tienne,
qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a rassurés sur
la crainte de la mort?
«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage
qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs
l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie, quelqu'un
ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on l'ingratitude au
point d'outrager un maître qu'on devrait au moins respecter, quand même
on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses leçons!
«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers
des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus
reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines
ont été des _philosophes_. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la
chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne.
«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà
nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses,
soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?»
Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse
s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de
conviction dans toute cette oeuvre.
«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le degré de perfection
assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit, l'homme
toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même, jusqu'au
point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni abattre par
la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par une folle
joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je cherche. Rien
sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni d'assez
estimable pour lui enfler le coeur.
«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y
verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et
qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui
sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme
sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui
peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse
nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre
toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui
fasse la fortune, se tranquilliser.»
«Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, non-seulement
celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites pour tenir à
la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et jusqu'aux
plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure, ou, après
s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en revêtent tout
de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un mouvement
intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne produise des
fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque obstacle, elles
parviennent toutes au degré de perfection qui leur est propre.
«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la
puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont
propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et,
parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres;
elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle
a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés
sous terre. Chaque animal, fidèle à son instinct, sans pouvoir changer
sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.
«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue
essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente;
si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui
est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la
divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même.
Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions
capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est
la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le
bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui
est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la
vertu est sa perfection.»
X
Les _Entretiens sur la nature des dieux_ suivirent les _Tusculanes_.
L'orateur philosophe sentait grandir sa pensée, son talent et son
courage, en abordant le plus grand objet de la pensée, la DIVINITÉ.
Il commence par s'excuser d'oser écrire sur une matière aussi auguste:
«Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes
livres, je n'ignore pas qu'on en a parlé beaucoup, mais différemment.
«Quelques-uns ont admiré d'où me venait cette ardeur toute nouvelle pour
la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois
précisément sur chaque matière.
«D'autres enfin ont été surpris que tout à coup, me déclarant pour les
intérêts d'une école abandonnée depuis longtemps, j'aie fait choix d'une
secte qui, au lieu de nous éclairer, semble nous plonger dans les
ténèbres. Mais ce goût pour la philosophie ne m'est pas si nouveau qu'on
se l'imagine. Tout jeune que j'étais, je la cultivais beaucoup, et même,
quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus que jamais.
«On peut s'en convaincre par cette quantité de maximes philosophiques
dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus
savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez
moi; par les grands maîtres qui m'ont formé, les illustres Diodotus,
Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'études ont pour
but de nous rendre sages, il me paraît que je ne les ai point démenties
par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes
propres affaires.
«Si l'on demande pourquoi donc j'ai pensé si tard à écrire dans ce
genre-ci, ma réponse est simple. Réduit à l'inaction depuis que l'état
de la république exige qu'elle soit gouvernée par une seule tête, j'ai
cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie,
et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de
si grandes matières fussent aussi traitées en notre langue. Je me sais
d'autant meilleur gré d'y avoir travaillé que déjà mon exemple a eu la
force d'inspirer à beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et même
d'écrire.»
Trois philosophes de sectes différentes prennent part à l'entretien,
développant chacun son système théologique. C'est le traité de
métaphysique le plus ardu et en même temps le plus lucide de
l'antiquité. Les opinions absurdes des écoles païennes sur la
multiplicité des dieux y sont dissipées par les éclats de rire
philosophique. L'_unité_, l'_infinité_ et l'incorporéité de Dieu y sont
démontrées comme la Providence elle-même; cette divinité en action y
devient évidente.
Il rejette avec mépris les fables olympiennes et toutes les formes des
dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mépris encore l'athéisme,
cécité morale.
Les pages qu'il consacre à énumérer les preuves d'ordre, de plan,
d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus éloquentes
de toute son éloquence. Fénelon n'en approche pas, quoiqu'il en
enrichisse son style; c'est le poëme entier de la création, une
symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphée dans la bouche d'un
orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrête
ébloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir là où rien
n'est à préférer.
Mais après les miracles du monde matériel, écoutez-le décrire ceux de
l'intelligence humaine:
«Quand je viens ensuite à considérer l'âme même, l'esprit de l'homme, sa
raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir
point ces facultés, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages
d'une Providence divine.
«Eh! que n'ai-je votre éloquence, Cotta! De quelle manière vous
traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'étendue de notre
intelligence; comment nous savons réunir nos idées et lier celles qui
suivent avec celles qui précèdent, établir des principes, tirer des
conséquences, définir tout, le réduire à une exacte précision, et nous
assurer par là si nous sommes parvenus à une science véritable, qui est
le comble de la perfection, même dans un Dieu.
«Quelle prérogative, quoique vos académiciens la dépriment, et même la
refusent à l'homme, de connaître parfaitement les objets extérieurs par
la perception des sens, jointe à l'application de l'esprit! On voit, par
ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et là-dessus
on invente les arts nécessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrément.
Que l'éloquence est belle! qu'elle est divine, cette maîtresse de
l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre
ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous
savons. Par elle nous consolons les affligés; par elle nous relevons le
courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous
réprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a imposé
des lois, qui a formé les liens de la société civile, qui a fait quitter
aux hommes leur vie sauvage et farouche.
«Aussi ne croirait-on pas, à moins que d'y prendre bien garde, tout ce
qu'il en a coûté à la nature pour nous donner la parole. Car il y a
premièrement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une artère
par où se transmet la voix dont le principe est dans notre esprit.
Après, dans la bouche se trouve la langue, limitée par les dents. Elle
fléchit, elle règle la voix, qui ne lui vient que confusément proférée.
En la poussant, cette voix, contre les dents et contre d'autres parties
de la bouche, elle articule, elle rend les sons distincts. Ce qui fait
que les stoïciens comparent la langue à l'archet, les dents aux cordes
et les narines au corps de l'instrument.
«Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle
utilité dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la
moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur
secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la
lyre, de la flûte; voilà pour l'agréable. Pour le nécessaire, elles
cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des
habits, travaillent en cuivre, en fer.
«L'esprit invente, les sens examinent, la main exécute. Tellement que,
si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert, si nous avons
des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est aux mains que
nous le devons. Par notre travail, c'est-à-dire par nos mains, nous
savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de fruits, ou qui
se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne viendraient point
sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux terrestres, des
aquatiques et des volatiles, nous en avons partie à prendre, partie à
nourrir.
«Pour nos voitures nous domptons les quadrupèdes, dont la force et la
vitesse suppléent à notre faiblesse et à notre lenteur; nous faisons
porter des charges aux uns, le joug à d'autres. Nous faisons servir à
nos usages la sagacité de l'éléphant et l'odorat du chien.
«Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le
prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent
et d'or, quoique très-cachées, nous les trouvons et nous les employons à
nos besoins ou à des ornements. Nous avons des arbres, ou qui ont été
plantés à dessein, ou qui sont venus d'eux-mêmes; et nous les coupons,
tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que pour
bâtir et nous mettre à l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de quoi
construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes les
commodités de la vie.
«Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par
là, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et
les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinité de choses utiles.
Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les maîtres.
«Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivières, les lacs, sont
à nous; c'est nous qui semons les blés, qui plantons les arbres; nous
fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrêtons les
fleuves, nous les redressons, nous les détournons. En un mot, nos mains
tâchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature.
«Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pénétré même dans le ciel?
«De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observé le cours des
astres, leur lever, leur coucher; qui ait déterminé l'espace du jour, du
mois, de l'année; qui ait prévu les éclipses du soleil et celles de la
lune; qui les ait prédites à jamais, marquant leur grandeur, leur durée,
leur temps précis. Et c'est dans ces réflexions que l'esprit humain a
puisé la connaissance des dieux, connaissance qui produit la piété, la
justice, toutes les vertus, d'où résulte une heureuse vie, semblable à
celle des dieux, puisque dès lors nous les égalons, à l'immortalité
près, dont nous n'avons nul besoin pour bien vivre.
«Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouvé
la supériorité de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la
conformation de son corps, ni les qualités de son esprit, ne peuvent
être l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'à
montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a été fait
exprès pour nous.»