Dans ses secondes _Tusculanes_, il traite de la douleur; il se demande
si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule pas
combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi victorieusement
ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au public.
«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes
contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc
pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire,
où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne
peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit
nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.»
Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la
mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de
raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à
mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y
a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité.
Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle
devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour
dans le style.
Nos philosophes modernes, soit religieux, soit rationnels, n'ont pas au
même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes ne
raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient sur
le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux uns
la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.
V
Sa troisième _Tusculane_ disserte sur les maladies de l'âme, plus
nombreuses, dit Cicéron, et plus irrémédiables que celles du corps,
parce que le corps vicié peut être guéri par les soins de l'homme, mais
que l'âme malade ne peut pas juger elle-même de son infirmité. Il
attribue ces maladies de l'âme à la mauvaise éducation qui nous nourrit
de préjugés et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les
attribue aux fausses idées du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-même
d'idées fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre
ainsi dans une atmosphère de mensonge, d'erreur et de corruption. Jamais
les défauts de l'éducation première n'ont été plus vigoureusement
signalés que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau dans l_'Émile_,
sont à une distance énorme du bon sens et de la logique de Cicéron. On
sent que Rousseau déclame en rhéteur et que le Romain écrit en
législateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires donnait
au consul un sens des réalités qui manquait totalement au Platon de
Genève.