II

Une guerre inattendue a éveillé en sursaut l'Europe; une petite cour,

qui a le courage de son ambition, a demandé le sang de la France au nom

d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie.

Le principe de la liberté va servir à doubler un trône au pied des

Alpes; l'avenir dira si le sang français aura été versé pour des alliés

reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entière

indépendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexée par

force à des Sardes, à des Niçards, à des Piémontais, à des Allobroges,

ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclamé sous le canon

d'un conquérant n'est pas un roi, mais un maître; les véritables

souverainetés nationales sortent du sol et non du canon; un cri de

victoire n'est pas une élection de la liberté, c'est l'élection de la

force.

Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre république de Gênes si

elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont enclavé ses

montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la monarchie

alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la république

aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la légitimité

des vallées de Maurienne sur les flots libres de l'Adriatique. Écartez

vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra l'aristocratie de

Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres! C'est la péninsule

tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la maison de Savoie,

éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille que nous ne

préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus dangereuse

un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être dans les

mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les fermer à

son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger _toutes les

nationalités_ italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne serait

dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat de cette

guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime,

c'est-à-dire l'heure inévitable, n'avait pas sonné d'elle-même à l'heure

des événements.

Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille,

le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse,

l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se

compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature

allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la

Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des

puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme

à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne

de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a

jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul

tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir

un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre

de l'Italie par une confédération, et non par un monopole!

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 120 / 209 题