Dix volumes contiendraient à peine ces plaidoyers et ces harangues
politiques, autant de chefs-d'oeuvre de pensée, de sentiment et
d'élocution, que nous parcourrons bientôt ensemble quand nous traiterons
spécialement de l'éloquence. Mais laissons un moment Cicéron orateur et
critique, et voyons Cicéron écrivain et philosophe. Il ne perd pas une
ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa
majesté en sortant du sénat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer
cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignité, du beau
travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet
dans le dix-huitième siècle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste
l'éternelle jeunesse des oeuvres de Cicéron.
Le temps, cependant, ne nous a pas tout conservé de ces monuments de
l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le Colisée, par
ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage didactique, intitulé
les _Académiques_; on n'en possède que des fragments.
Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire
assis il commence le second livre de ces _Académiques_! Cela rappelle le
début de la profession de foi du _Vicaire savoyard_ de J.-J. Rousseau ou
des _Soirées de Pétersbourg_ du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne
harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte
l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la
campagne.
«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en
compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était
arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route,
il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous
décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui
nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille
amitié. Nous nous mîmes en marche sur-le-champ pour le rejoindre. Nous
étions encore à quelque distance de la villa, lorsque nous l'aperçûmes
venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement et nous le
reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long chemin.
«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à
Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je
vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien
apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables
entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de
nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire
avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais
il nous cache ce qu'il compose.--Point du tout, dit Varron; ce serait,
selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai
un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le
nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez
volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin.
«--Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet ouvrage, et
cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de notre ami Libon,
dont vous connaissez la passion pour les lettres, que vous n'interrompez
pas un seul instant ce travail, que vous y employez tous vos soins et
que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une demande que je
n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai, maintenant que
j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces études qui me
furent communes avec vous, et d'introduire dans notre littérature latine
cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous qui écrivez sur
tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque vous y excellez?»