VI

L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et

populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle

pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la

fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la

péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la

clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments,

l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles

l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction

aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat,

des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et

des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la

mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême,

la loi de la place publique, c'était la parole. Elle fut longtemps aussi

presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à modérer le

peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le soulever;

Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société romaine;

César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices à son

ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, homme nouveau

comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration héréditaire

sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces émules. La

nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; l'habitude de

plaider des questions judiciaires devant les tribunaux inférieurs

l'avait exercé.

Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler

devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes

politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.

Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les

orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la

parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute

l'élégance classiques, toute la grâce, tout l'atticisme de la parole

écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on

multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec

cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant

l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale,

était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la

poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée

ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple

exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le

diapason à la voix de l'orateur.

Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner

l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont

les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait

charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient

l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron

donnent les règles dans leurs traités.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 73 / 209 题