L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et
populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle
pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la
fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la
péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la
clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments,
l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles
l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction
aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat,
des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et
des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la
mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême,
la loi de la place publique, c'était la parole. Elle fut longtemps aussi
presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à modérer le
peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le soulever;
Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société romaine;
César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices à son
ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, homme nouveau
comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration héréditaire
sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces émules. La
nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; l'habitude de
plaider des questions judiciaires devant les tribunaux inférieurs
l'avait exercé.
Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler
devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes
politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.
Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les
orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la
parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute
l'élégance classiques, toute la grâce, tout l'atticisme de la parole
écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on
multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec
cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant
l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale,
était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la
poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée
ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple
exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le
diapason à la voix de l'orateur.
Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner
l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont
les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait
charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient
l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron
donnent les règles dans leurs traités.