IV

Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée

par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il

faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure

dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne

sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par

les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir.

C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps

des études. Cet amour était très-habituel aux grands Romains, nourris

par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol de la

Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient couverts de

leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla, César,

Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout des

_villas_ où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt qu'il

avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu de ses

livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux amis.

Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume les

imperfections de la parole; il dictait les règles des différents genres

d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait la

philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries

sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et

expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin

il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y

découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la

vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite à travers le

nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de ces

théologies philosophiques par des traités familiers sur la vieillesse,

lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne de sa vie.

Parcourons ses oeuvres.

V

La première des oeuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de ses

discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les

parcourions même rapidement dans ce coup d'oeil sur cet écrivain

monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année

prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes.

L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la

plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle

ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à

l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y

survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain

accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, Bossuet, Chatam,

Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent

pour l'éternité.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 72 / 209 题