Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée
par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il
faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure
dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne
sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par
les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir.
C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps
des études. Cet amour était très-habituel aux grands Romains, nourris
par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol de la
Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient couverts de
leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla, César,
Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout des
_villas_ où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt qu'il
avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu de ses
livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux amis.
Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume les
imperfections de la parole; il dictait les règles des différents genres
d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait la
philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries
sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et
expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin
il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y
découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la
vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite à travers le
nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de ces
théologies philosophiques par des traités familiers sur la vieillesse,
lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne de sa vie.
Parcourons ses oeuvres.
V
La première des oeuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de ses
discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les
parcourions même rapidement dans ce coup d'oeil sur cet écrivain
monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année
prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes.
L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la
plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle
ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à
l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y
survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain
accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, Bossuet, Chatam,
Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent
pour l'éternité.