VII

Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et

d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers

discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la

Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de

comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours

de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs

de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France,

l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de

Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la

Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers

discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires:

l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était

pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron

dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute

l'_invention_, de toute la _disposition_, de tout le _pathétique_, de

toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui veut faire

partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les victimes, sa

colère, sa fureur même, contre l'accusé.

Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes

politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation

juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme

perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.

Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent

mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la

patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence

d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas

parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en

conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc

ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le

conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome?

Le secret de cette inconséquence et de cette faiblesse apparente, c'est

que Cicéron parlait devant César et devant les amis de César; il savait,

sans pouvoir le prouver, que César et les amis de César, dans le sénat,

étaient secrètement complices de Catilina, mais il n'avait point de

preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires parmi la

multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa parole

leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur Catilina

seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir de peur

d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui ont fait

accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne savaient

pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle apostrophe,

et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles cachaient, comme

le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du coeur du consul!

«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de

temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où

s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la

nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville,

ni tout le peuple en alarme, ni le concours de tous les bons citoyens,

ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même

l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici,

tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont

découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de

toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la

nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as

rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô

moeurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit

encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le

conseil de la république! il marque de l'oeil ceux d'entre nous qu'il a

désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez

fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a

longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire

conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que

j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et

non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore.

Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant

qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne convienne

que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras comme tu

vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants

et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un

seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeux toujours

attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me répondront de toutes tes

démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu espérer

encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes assemblées criminelles,

quand le bruit de ta conjuration se fait entendre à travers les murs où

tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de

toi-même. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai

dit dans le sénat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le

ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la

rébellion? Eh bien! me suis-je trompé, non-seulement sur le fait, tout

horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en

plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs: te

souviens-tu que ce jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens

sortirent de Rome, bien moins pour se dérober à tes coups que pour

réunir contre toi les forces de la république, te souviens-tu que ce

jour-là je sus prendre de telles précautions, qu'il ne te fut pas

possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement

que, malgré le départ de quelques-uns de tes ennemis, il te restait

encore assez de victimes? Et le jour même des calendes de novembre, où

tu te flattais de te rendre maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu

que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie fût en état de

défense? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pensée dont je n'aie

sur-le-champ la connaissance. Enfin rappelle-toi cette dernière nuit, et

tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la

république que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu

t'es rendu, avec un cortége d'armuriers, dans la maison de Lecca; est-ce

parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes

à tes crimes s'y sont rendus en même temps. Ose le nier: tu te tais!

Parle; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemblée,

plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels! où sommes-nous?

dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Dans quel état est la

république! Ici, ici même, parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil,

le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui

méditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et

je leur demande leur avis, et, ceux qu'il faudrait faire traîner au

supplice, ma voix ne les a pas même encore attaqués! Oui, cette nuit,

Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes

de l'Italie, que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi,

ceux que tu laisserais dans ces murs, que tu as désigné les quartiers de

la ville où il faudrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton

départ; tu as dit que la seule chose qui pût t'arrêter, c'est que je

vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi,

et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes

brigands n'était pas séparé que j'étais informé de tout. Je me suis mis

en défense; j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont

présentés chez moi, comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que

j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens,

et l'heure était celle que j'avais marquée.

«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les

portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius

t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te

ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands;

délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des

murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le

souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas.

Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul,

j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y

arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas

un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet

d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait

pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été

souillées? enfin quelle est la vie que tu mènes? car je veux bien te

parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec

la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans cette

assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu

as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies

obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un

semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, quand

le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà

condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour de

toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont aussitôt

quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec

quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? Si mes

esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me

voyaient du même oeil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma

propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie, à fuir dans

quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée cette vie

coupable réservée aux supplices! Je t'entends me répondre que tu es

prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. Non, je ne le

proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à portée de connaître

ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en puisses douter.

Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot d'exil, exile-toi

de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en

faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à Marcellus, tout

consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat. Mais c'est à

toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et, quand le

sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il

prononce: son silence est un décret.

«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui

entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant,

reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à

retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te

suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu

brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un

ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné;

achève, en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te

promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un nouveau sujet

de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est dévoué; sors avec

la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; déclare à l'État une

guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis longtemps

ta fureur insensée. Là, combien tu seras satisfait! quels plaisirs

dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible joie tu vas te livrer

lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras plus ni voir ni

entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères conscrits, écoutez

avec attention, et gravez dans votre mémoire la réponse que je crois

devoir faire à des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque

justice. Je crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chère

que ma vie, je crois l'entendre me dire: Cicéron, que fais-tu? Quoi!

celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre

dans mon sein, qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime,

le chef de la conjuration, le corrupteur des citoyens, tu le laisses

sortir de Rome! tu l'envoies prendre les armes contre la république! tu

ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort! tu ne le livres pas

au plus affreux supplice! Qui t'arrête? Est-ce la discipline de nos

ancêtres? Mais souvent des particuliers même ont puni de mort des

citoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des

citoyens coupables? Mais ceux qui se sont déclarés contre la république

n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la

génération suivante? Mais le peuple romain qui t'a conduit de si bonne

heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses

dignités, sans nulle recommandation de tes ancêtres, sans te connaître

autrement que par toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien

peu de reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte

qui te fasse oublier le salut de tes concitoyens!

«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut

m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru

que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne

l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands

hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaccus, de

Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que la

postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus

coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible

qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes

principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se

fait par la vertu.

«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas

tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce

sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire.

«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants,

si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de

tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp

de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait

conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous

menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène

avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors,

non-seulement nous aurons détruit cette peste qui s'est accrue et

nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux

semences de la corruption.

«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés

de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et

de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon

consulat.

«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort

nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le

venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le

répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se

rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul

dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans

le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin

qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments

pour la république.

«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez

de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des

chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord

et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez

craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et

puni.

«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les

satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je,

Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter

Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices

que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire

romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et

la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces

déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes

forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les

supplices.»

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 74 / 209 题