Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et
d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers
discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la
Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de
comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours
de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs
de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France,
l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de
Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la
Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers
discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires:
l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était
pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron
dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute
l'_invention_, de toute la _disposition_, de tout le _pathétique_, de
toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui veut faire
partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les victimes, sa
colère, sa fureur même, contre l'accusé.
Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes
politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation
juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme
perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.
Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent
mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la
patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence
d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas
parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en
conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc
ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le
conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome?
Le secret de cette inconséquence et de cette faiblesse apparente, c'est
que Cicéron parlait devant César et devant les amis de César; il savait,
sans pouvoir le prouver, que César et les amis de César, dans le sénat,
étaient secrètement complices de Catilina, mais il n'avait point de
preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires parmi la
multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa parole
leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur Catilina
seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir de peur
d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui ont fait
accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne savaient
pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle apostrophe,
et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles cachaient, comme
le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du coeur du consul!
«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de
temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où
s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la
nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville,
ni tout le peuple en alarme, ni le concours de tous les bons citoyens,
ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même
l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici,
tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont
découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de
toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la
nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as
rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô
moeurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit
encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le
conseil de la république! il marque de l'oeil ceux d'entre nous qu'il a
désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez
fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a
longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire
conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que
j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et
non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore.
Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant
qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne convienne
que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras comme tu
vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants
et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un
seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeux toujours
attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me répondront de toutes tes
démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu espérer
encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes assemblées criminelles,
quand le bruit de ta conjuration se fait entendre à travers les murs où
tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de
toi-même. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai
dit dans le sénat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le
ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la
rébellion? Eh bien! me suis-je trompé, non-seulement sur le fait, tout
horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en
plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs: te
souviens-tu que ce jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens
sortirent de Rome, bien moins pour se dérober à tes coups que pour
réunir contre toi les forces de la république, te souviens-tu que ce
jour-là je sus prendre de telles précautions, qu'il ne te fut pas
possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement
que, malgré le départ de quelques-uns de tes ennemis, il te restait
encore assez de victimes? Et le jour même des calendes de novembre, où
tu te flattais de te rendre maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu
que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie fût en état de
défense? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pensée dont je n'aie
sur-le-champ la connaissance. Enfin rappelle-toi cette dernière nuit, et
tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la
république que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu
t'es rendu, avec un cortége d'armuriers, dans la maison de Lecca; est-ce
parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes
à tes crimes s'y sont rendus en même temps. Ose le nier: tu te tais!
Parle; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemblée,
plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels! où sommes-nous?
dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Dans quel état est la
république! Ici, ici même, parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil,
le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui
méditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et
je leur demande leur avis, et, ceux qu'il faudrait faire traîner au
supplice, ma voix ne les a pas même encore attaqués! Oui, cette nuit,
Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes
de l'Italie, que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi,
ceux que tu laisserais dans ces murs, que tu as désigné les quartiers de
la ville où il faudrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton
départ; tu as dit que la seule chose qui pût t'arrêter, c'est que je
vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi,
et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes
brigands n'était pas séparé que j'étais informé de tout. Je me suis mis
en défense; j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont
présentés chez moi, comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que
j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens,
et l'heure était celle que j'avais marquée.
«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les
portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius
t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te
ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands;
délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des
murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le
souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas.
Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul,
j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y
arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas
un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet
d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait
pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été
souillées? enfin quelle est la vie que tu mènes? car je veux bien te
parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec
la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans cette
assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu
as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies
obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un
semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, quand
le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà
condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour de
toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont aussitôt
quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec
quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? Si mes
esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me
voyaient du même oeil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma
propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie, à fuir dans
quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée cette vie
coupable réservée aux supplices! Je t'entends me répondre que tu es
prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. Non, je ne le
proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à portée de connaître
ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en puisses douter.
Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot d'exil, exile-toi
de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en
faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à Marcellus, tout
consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat. Mais c'est à
toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et, quand le
sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il
prononce: son silence est un décret.
«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui
entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant,
reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à
retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te
suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu
brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un
ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné;
achève, en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te
promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un nouveau sujet
de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est dévoué; sors avec
la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; déclare à l'État une
guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis longtemps
ta fureur insensée. Là, combien tu seras satisfait! quels plaisirs
dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible joie tu vas te livrer
lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras plus ni voir ni
entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères conscrits, écoutez
avec attention, et gravez dans votre mémoire la réponse que je crois
devoir faire à des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque
justice. Je crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chère
que ma vie, je crois l'entendre me dire: Cicéron, que fais-tu? Quoi!
celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre
dans mon sein, qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime,
le chef de la conjuration, le corrupteur des citoyens, tu le laisses
sortir de Rome! tu l'envoies prendre les armes contre la république! tu
ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort! tu ne le livres pas
au plus affreux supplice! Qui t'arrête? Est-ce la discipline de nos
ancêtres? Mais souvent des particuliers même ont puni de mort des
citoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des
citoyens coupables? Mais ceux qui se sont déclarés contre la république
n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la
génération suivante? Mais le peuple romain qui t'a conduit de si bonne
heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses
dignités, sans nulle recommandation de tes ancêtres, sans te connaître
autrement que par toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien
peu de reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte
qui te fasse oublier le salut de tes concitoyens!
«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut
m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru
que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne
l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands
hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaccus, de
Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que la
postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus
coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible
qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes
principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se
fait par la vertu.
«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas
tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce
sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire.
«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants,
si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de
tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp
de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait
conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous
menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène
avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors,
non-seulement nous aurons détruit cette peste qui s'est accrue et
nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux
semences de la corruption.
«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés
de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et
de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon
consulat.
«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort
nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le
venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le
répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se
rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul
dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans
le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin
qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments
pour la république.
«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez
de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des
chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord
et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez
craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et
puni.
«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les
satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je,
Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter
Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices
que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire
romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et
la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces
déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes
forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les
supplices.»