XXXIV

Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait,

interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens

ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs

de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières

lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux,

oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple,

s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la

galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la

grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.

Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions

populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en

monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et,

s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou

pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de

sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour.

Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi

vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de

revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils

eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux

soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des

assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un

instinct caché. L'un d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise

de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec son bec

le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le visage et

sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.

À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron

s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à

eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et

moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux,

attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de

ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et

semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches

mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une

douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent,

par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où

la galère l'attendait à l'ancre.

À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés

par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur

épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les

solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre,

et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent

vers la maison.

L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le

grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la

mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les

serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la

retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et

lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent,

disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par

lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé

Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle

son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel,

Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de

la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes

et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au

rivage.

À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses

irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort,

Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à ses

esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui

obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son

genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de

corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque,

et, regardant d'un oeil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite

la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un

homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.

Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour

qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du

triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 65 / 209 题