Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait,
interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens
ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs
de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières
lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux,
oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple,
s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la
galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la
grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.
Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions
populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en
monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et,
s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou
pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de
sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour.
Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi
vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de
revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils
eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux
soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des
assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un
instinct caché. L'un d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise
de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec son bec
le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le visage et
sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.
À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron
s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à
eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et
moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux,
attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de
ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et
semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches
mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une
douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent,
par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où
la galère l'attendait à l'ancre.
À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés
par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur
épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les
solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre,
et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent
vers la maison.
L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le
grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la
mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les
serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la
retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et
lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent,
disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par
lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé
Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle
son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel,
Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de
la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes
et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au
rivage.
À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses
irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort,
Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à ses
esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui
obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son
genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de
corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque,
et, regardant d'un oeil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite
la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un
homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.
Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour
qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du
triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.