XXXV

Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple

pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius

fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple. «C'en est

assez!» s'écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui

l'avait fait si souvent pâlir lui-même; «voilà les proscriptions

finies!» témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicéron lui valait

à elle seule une multitude de victimes, et délivrait son ambition de la

dernière vertu de Rome.

Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains

coupées, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute

éloquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le

geste et la voix.

Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance;

elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la

plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la

perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames

romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle était l'image, le

supplice au delà de la mort: honte éternelle de son sexe et du peuple

romain!

Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république: Octave

prévalut. La tyrannie, qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse de la

liberté, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute vertu;

elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs

maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de

dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le

supplice en masse du genre humain.

Voilà la vie de Cicéron, orateur et homme d'État: maintenant voyons ses

oeuvres.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 66 / 209 题