Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils
arrivés secrètement dans leur villa paternelle d'Antium, pour y vendre
leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la vengeance
domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu'ils
furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom.
À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent
avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue
jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire
voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances
des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette
dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du coeur et de la
reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de la
plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à quelque
distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé
dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses
rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots.
Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait
résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les
veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant,
d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce
parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une
_furie_ qui ne le laissât reposer jamais!...
La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant
d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il
navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par
on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa
maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses
serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La
galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.