Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans
sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui
avaient appris à tant aimer.
Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la
terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare
pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes du parti de Catilina et
les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander
compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de
Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait
le devancer et le poursuivre, et se réfugia à Thessalonique, colonie
romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la
Macédoine.
«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher
Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes
malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter
ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas
moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon
héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à
l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces
malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de
mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à
Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme
ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut
jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me reste de
temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les finir!...
Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais y a-t-il
une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la mienne?
Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence, doué de
telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique, d'estime et
d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... Puis-je
oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore
aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à
quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère,
enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre
inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes
larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil),
je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de
désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je
sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute
que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me parlez, dans votre
dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a faite de
mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se lève
accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment
des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature qu'ils
s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère présente
comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes amis ne
m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer le coeur
par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une résolution et une
attitude de coupable suppliant, indignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas
affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je serais mort glorieusement
à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de ma victoire!... Mais
pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur moi plus que sur
vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'accuser
moi-même que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en y associant
un autre moi-même!...
Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis
rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire, me
poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne voudrais pas
m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il arrivait quelque
changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne fusse trop
longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier dans votre
maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien
indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour
être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma
patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable
existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement,
ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus
courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de
la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou
l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à
moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon
frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai
pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...»