XXIV

Cicéron, proscrit, en arrivant en Grèce, se proposait de séjourner dans

sa chère Athènes, que l'exemple ou les lettres de son ami Atticus lui

avaient appris à tant aimer.

Mais l'ombre de leur vie passée suit les hommes publics jusque sur la

terre étrangère: la mer, qui les sépare de leur patrie, ne les sépare

pas de leur nom. Cicéron apprit que les restes du parti de Catilina et

les complices de Clodius l'attendaient à Athènes pour lui demander

compte, le poignard à la main, de la vie de Catilina, de Lentulus et de

Céthégus. Il se détourna prudemment de cette trace de sang qui semblait

le devancer et le poursuivre, et se réfugia à Thessalonique, colonie

romaine au fond de la Méditerranée, au pied des montagnes de la

Macédoine.

«Que je me repens, écrit-il en route, que je me repens, mon cher

Atticus, de n'avoir pas prévenu par ma mort volontaire l'excès de mes

malheurs! En me suppliant de vivre, vous ne pouvez qu'une chose: arrêter

ma main, prête à me frapper moi-même; mais, hélas! je ne m'en repens pas

moins tous les jours de ne pas avoir sacrifié cette vie pour sauver mon

héritage à ma famille; car qu'est-ce qui peut maintenant m'attacher à

l'existence? Je ne veux pas, mon cher Atticus, vous énumérer ces

malheurs, dans lesquels j'ai été précipité bien moins par le crime de

mes ennemis, que par la lâcheté de mes envieux.» (Allusion poignante à

Pompée, à Crassus, à César.) «Mais j'atteste les dieux que jamais homme

ne fut écrasé sous une telle masse de calamités, et qu'aucun n'eut

jamais occasion de souhaiter davantage la mort!... Ce qui me reste de

temps à vivre n'est pas destiné à guérir mes maux, mais à les finir!...

Vous me reprochez le sentiment et la plainte de mes maux. Mais y a-t-il

une seule des adversités humaines qui ne soit accumulée dans la mienne?

Qui donc tomba de plus haut, d'un sort plus assuré en apparence, doué de

telles puissances de génie, de sagesse, de faveur publique, d'estime et

d'appui d'une telle masse de grands et de bons citoyens?... Puis-je

oublier en un jour ce que j'étais hier, ce que je suis encore

aujourd'hui? À quelles dignités, à quelle gloire, à quels enfants, à

quels honneurs, à quelles richesses d'âme et de bien, à quel frère,

enfin (un frère que j'aime à cet excès qu'il m'a fallu, par un genre

inouï de supplice, me séparer sans l'embrasser, de peur qu'il ne vît mes

larmes, et que je ne pusse moi-même supporter sa pâleur et son deuil),

je suis arraché!... Ah! si j'énumérais encore bien d'autres causes de

désespoir, si mes larmes elles-mêmes ne me coupaient la voix!... Je

sais, et c'est là la plus amère de mes peines, que c'est par ma faute

que j'ai été abîmé dans une telle ruine!... Vous me parlez, dans votre

dernière lettre, de l'image que l'affranchi de Crassus vous a faite de

mon désespoir et de ma maigreur!... Hélas! chaque jour qui se lève

accroît mes maux au lieu de les soulager. Le temps diminue le sentiment

des autres malheurs; mais les miens sont de telle nature qu'ils

s'aggravent continuellement par le sentiment de la misère présente

comparée avec la félicité perdue!... Pourquoi un seul de mes amis ne

m'a-t-il pas mieux conseillé? Pourquoi me suis-je laissé glacer le coeur

par cette froideur de Pompée? Pourquoi ai-je pris une résolution et une

attitude de coupable suppliant, indignes de moi? Pourquoi n'ai-je pas

affronté ma fortune? Si je l'avais fait, ou je serais mort glorieusement

à Rome, ou je jouirais maintenant du fruit de ma victoire!... Mais

pardonnez-moi ces reproches, ils doivent tomber sur moi plus que sur

vous; et si je parais vous accuser avec moi, c'est moins pour m'accuser

moi-même que pour me rendre ces fautes plus pardonnables en y associant

un autre moi-même!...

Non, je n'irai point en Asie, parce que je fuis les lieux où je puis

rencontrer les Romains, et où la célébrité, autrefois ma gloire, me

poursuit maintenant comme une honte!... Et puis je ne voudrais pas

m'éloigner davantage, de peur que si, par hasard, il arrivait quelque

changement inespéré à ma fortune du côté de Rome, je ne fusse trop

longtemps à l'ignorer. J'ai donc résolu d'aller me réfugier dans votre

maison d'Épire, non pas à cause de l'agrément du séjour, bien

indifférent au malheureux qui fuit même la lumière du jour, mais pour

être, dans ce port que vous m'offrez, plus prompt à repartir pour ma

patrie, si jamais elle m'était rouverte, pour y recueillir ma misérable

existence dans une solitude qui me la fera supporter plus tolérablement,

ou, ce qui vaudrait mieux encore, qui m'aidera à dépouiller plus

courageusement la vie. Oui, je dois écouter encore les supplications de

la plus tendre et de la plus adorée des filles!... Mais, avant peu, ou

l'Épire m'ouvrira le chemin du retour dans ma patrie, ou je m'ouvrirai à

moi-même le chemin de la vraie délivrance!..... Je vous recommande mon

frère, ma femme, ma fille, mon fils; mon fils, à qui je ne laisserai

pour héritage qu'un nom flétri et ignominieux!...»

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 55 / 209 题