XXII

À part un peu de déclamation plus oratoire que politique, l'éloquence

humaine a-t-elle bouillonné jamais dans aucune poitrine en pareils

accents? Voilà Cicéron orateur politique.

Nous avons assisté de nos jours, dans un pays aussi lettré que Rome,

dans des temps aussi révolutionnaires que le temps de Cicéron, à des

scènes d'éloquence aussi décisives que celle du sénat romain, entre des

hommes de bien, des hommes de subversion, des ambitieux, des factieux,

des Catilinas, des Clodius, des Cicérons, des Pompées, des Césars

modernes; nous avons assisté, disons-nous, aux drames les plus

tumultueux et les plus sanglants de notre époque: mais nous n'avons

jamais entendu des accents où la colère et le génie oratoire, le crime

ou la vertu vociférés par des lèvres humaines, fussent autant fondus en

lave ou en foudre dans des harangues si ardentes d'invectives, si

solennelles de vertu et si accomplies de langage!

Il faut remonter à Vergniaud, parlant devant les assassins qui

l'attendent à la porte de la Convention, pour comparer quelque chose à

cette colère de la vertu et à ce défi à la mort. Les passions n'ont pas

baissé de nos jours; mais l'éloquence littéraire a perdu les foudres

dont Démosthène, Cicéron, Vergniaud, ébranlaient leurs tribunes et

pulvérisaient les factions ou la tyrannie. Qu'est-ce que le harangueur

parlementaire d'aujourd'hui (sauf de rares exceptions) auprès de ces

héros du discours? Le métier tue l'art: la voix tonne, la poitrine n'y

résonne pas; il y a un rôle dans la harangue, il n'y a point d'âme et

par conséquent point d'immortalité. Essayez de relire, après que la

vibration de la voix a cessé de tinter dans l'oreille: vous ne le pouvez

pas; tout s'est évaporé avec le geste et le son de voix. L'engouement

de parti exalte de tels hommes comme des gladiateurs de théâtre. On les

appelle des Cicérons et des Démosthènes: ils ne sont que des musiciens

de phrases. Où sont-ils aux jours des tempêtes civiles? Ils sont

disparus, ils sont muets, ils sont ensevelis dans l'ombre de leur

Tusculum, adorant l'écho, suivant la timide sagesse de Pythagore. De là

ils nourrissent de flatteries obligées l'espérance, toujours ajournée,

des partis, dont ils se proclament les ministres, ministres des songes

qui endorment depuis trente ans leurs clients... Et ils accusent les

hommes de coeur qui se jettent dans le gouffre pour le combler, et ils

dénoncent à la haine ou à l'ingratitude des sectes ou des cours ceux qui

se brûlent les mains en tirant leur patrie de l'incendie, allumé par les

torches de leurs discours! Et ils conseillent les épurations à leur

patrie, pour rester seuls à la perdre et à la flatter jusqu'à la fin!

Voilà ces hommes!

Mais revenons à l'éloquence patriotique et virile de Cicéron.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 53 / 209 题