XXI

«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de

temps ta rage éludera-t-elle nos lois? À quel terme s'arrêtera ton

audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les

forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni

ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour

cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien

n'a pu t'ébranler? Tu ne vois pas que tes projets sont découverts? Ta

conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts!

Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et

celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu t'es rendu? quels

complices tu as réunis? quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô

moeurs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul les voit, et

Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat; il est admis

au conseil de la république; il choisit parmi nous et marque de l'oeil

ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons

faire assez pour la patrie si nous évitons sa fureur et ses poignards!

Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à la mort, et

faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux nous frapper. Le

premier des Gracques essayait contre l'ordre établi des innovations

dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui

cependant n'était pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque

Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre de carnage et

d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas!

«Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la république

des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main:

de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il n'est plus ce

temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de

rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharné. Aujourd'hui

un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir

terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet ordre, ne

manquent à la république; nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls,

consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs..... ......Rappelle à ta

mémoire l'avant-dernière nuit, et tu comprendras que je veille encore

avec plus d'activité pour le salut de la république que toi pour sa

perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit tu te rendis (je te parlerai

sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en

grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier?

Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le nies; car je vois

ici dans le sénat des hommes qui étaient avec toi. Dieux immortels! Où

sommes-nous? Dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Quel gouvernement

est le nôtre? Ici, Pères conscrits, ici même, parmi les membres de

cette assemblée, dans ce conseil auguste où se pèsent les destinées de

l'univers, des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle de Rome,

celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul les voit et prend leur

avis sur les grands intérêts de l'État; quand leur sang devrait déjà

couler, il ne les blesse pas même d'une parole offensante. Oui,

Catilina, tu as été chez Léca l'avant-dernière nuit; tu as partagé

l'Italie entre tes complices; tu as marqué les lieux où ils devaient se

rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu

emmènerais avec toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun

allumerait l'incendie; tu as déclaré que le moment de ton départ était

arrivé; que, si tu retardais de quelques instants, c'était parce que je

vivais encore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains qui, pour

te délivrer de cette inquiétude, t'ont promis de venir chez moi cette

nuit-là même, un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit. À

peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me suis entouré d'une

garde plus nombreuse et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui,

sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour

m'arracher la vie. Je les ai nommés d'avance à plusieurs de nos

premiers citoyens, et j'avais annoncé l'heure où ils se

présenteraient................

«Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de

l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui

ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du

consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des

Comices, armé d'un poignard? que tu avais aposté une troupe d'assassins

pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le

repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton

bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes;

ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis.

Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul,

n'as-tu pas attenté à ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de

toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse

semblait rendre inévitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes

succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé.

Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts.

Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il été arraché

de tes mains! Combien de fois un hasard imprévu l'en a-t-il fait

tomber! Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt. Dis-nous

donc sur quel affreux autel tu l'as consacré, et quel voeu sacrilége

t'oblige à le plonger dans le sein du consul!

«À quelle vie, Catilina, es-tu désormais condamné! car je veux te parler

en ce moment, non plus avec l'indignation que tu mérites, mais avec la

pitié que tu mérites si peu. Tu viens d'entrer dans le sénat: eh bien,

dans une assemblée si nombreuse, où tu as tant d'amis et de proches,

quel est celui qui a daigné te saluer? Si personne, avant toi, n'essuya

jamais un tel affront, pourquoi attendre que la voix du sénat prononce

le flétrissant arrêt si fortement exprimé par son silence? N'as-tu pas

vu, à ton arrivée, tous les siéges rester vides autour de toi? N'as-tu

pas vu tous ces consulaires, dont tu as si souvent résolu la mort,

quitter leur place quand tu t'es assis, et laisser désert tout ce côté

de l'enceinte? Comment peux-tu supporter tant d'humiliation? Oui, je te

le jure, si mes esclaves me redoutaient comme tous les citoyens te

redoutent, je me croirais forcé d'abandonner ma maison; et tu ne crois

pas devoir abandonner la ville! Si mes concitoyens, prévenus d'injustes

soupçons, me haïssaient comme ils te haïssent, j'aimerais mieux me

priver de leur vue que d'avoir à soutenir leurs regards irrités; et toi,

quand une conscience criminelle t'avertit que depuis longtemps ils ne te

doivent que de l'horreur, tu balances à fuir la présence de ceux pour

qui ton aspect est un cruel supplice! Si les auteurs de tes jours

tremblaient devant toi, s'ils te poursuivaient d'une haine

irréconciliable, sans doute tu n'hésiterais pas à t'éloigner de leurs

yeux. La patrie, qui est notre mère commune, te hait: elle te craint;

depuis longtemps elle a jugé les desseins parricides qui t'occupent tout

entier. Tu te révolteras contre son jugement! tu braveras sa puissance!

eh quoi! tu mépriseras son autorité sacrée! Je crois l'entendre en ce

moment t'adresser la parole: Catilina, semble-t-elle te dire, depuis

quelques années, il ne s'est pas commis un forfait dont tu ne sois

l'auteur, pas un scandale où tu n'aies pris part. Toi seul as eu le

privilége d'égorger impunément les citoyens, de tyranniser et de piller

les alliés. Contre toi les lois sont muettes et les tribunaux

impuissants, ou plutôt tu les as renversés, anéantis. Tant d'outrages

méritaient toute ma colère: je les ai dévorés en silence. Mais être

condamnée à de perpétuelles alarmes à cause de toi seul, ne voir jamais

mon repos menacé que ce ne soit par Catilina, ne redouter aucun complot

qui ne soit lié à ta détestable conspiration, c'est un sort auquel je ne

peux me soumettre. Pars donc, et délivre-moi des terreurs qui

m'obsèdent: si elles sont fondées, afin que je ne périsse point; si

elles sont chimériques, afin que je cesse de craindre.»

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 52 / 209 题