De charge en charge, par la protection de Pompée, chef de l'aristocratie
conservatrice de Rome, Cicéron fut élevé à la charge suprême de la
république, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles
furent l'occasion de sa plus vive éloquence d'homme d'État.
Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé,
factions représentées dans Marius, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt
après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des
patriciens et des plébéiens qui déchiraient la république depuis
quelques années, il y avait à Rome une faction de l'anarchie, de la
démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui
n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre
sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du
gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne
toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord
la populace, écume du peuple, qui s'imprègne et qui se corrompt de tous
les vices du temps, et qui flotte, à la surface des grandes villes, au
vent de toutes les séditions.
C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves,
rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et
toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient pas
pour leur faire leur juste place.
C'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de
Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans
certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur
médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant
épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur
fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux
séditions de la patrie.
Enfin c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de
Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant
gardé le crédit en perdant les vertus de leur ancêtres, corrompus de
moeurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de
scandales, indifférents d'opinions, avides de fortune, trahissant leur
sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient
les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices masqués ou
démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur
grandeur future dans l'abîme de leur patrie!