Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le
conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas
priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux,
l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu
et l'éloquence ne lui avaient été données, lui disaient-ils, que comme
deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre les
hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie,
entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»
Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la _questure_ la même année
où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles
Hortensius et Cotta, sollicitèrent le _consulat_, première magistrature
de Rome, qui durait un an.
Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps
ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant
tous les trois.
La _questure_ était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat.
Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et
d'approvisionner Rome.
Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la
Sicile à Cicéron.
Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple
romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout
entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de
rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y
découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la
mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit restaurer à ses frais
le monument de cet homme presque divin.
Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse
faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce
nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une
immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions,
dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses
agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple
mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses
yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune
modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que
sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette
maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui
assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le
nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter
par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le
plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils
l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un
affranchi, qu'on appelait le _nomenclateur_, et qui suivait toujours les
candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix
basse, le nom des citoyens.
Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages
personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut
jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la
justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix
pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés
et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton,
Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre,
d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant
son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche
et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre
les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de
campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le
bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe,
séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme
un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la
poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses
amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la promenade sous les
arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies,
d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail,
le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec le soleil, se levant
avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans
toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps reprenait
l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette vibration
nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des vagues de la
mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes
des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié.
La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa
vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa
carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par
le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de
mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.