Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne
s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne
faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les
jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.
On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des
hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses
immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme _grécisé_, philosophe
spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire
méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.
Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et continua à se perfectionner
en silence par le seul amour du beau et du bien.
Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène
romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les
intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait
d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait
à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui
achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui
consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse
de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui
ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses,
qu'on nomme le beau.