VI

Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome,

nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par

le courage et la vertu, comme toutes les mères où se moulent les grands

hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice, dit la

rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant, le

salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet

enfant répandaient dans le coeur de sa mère et de sa nourrice on ne sait

quel pressentiment de grandeur et de vertu innées.

Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait

obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans

rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une

fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré

la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome,

cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois

déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient

distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes

inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à

Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit

isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant

d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations

dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme

que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi dans la famille

poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de seconde

inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père, et

surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus

frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de

beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'oeuvre dans

les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard

de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans

une seule âme les vertus des âmes de cent générations.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 38 / 209 题