IV

Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut

propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir

dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces

divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent

un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le

décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là

est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur,

celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la

fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces

aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand

détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On

n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de

dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme

plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait

l'_Anti-Caton_, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poëmes,

faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau,

haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au

sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie,

philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à

Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait

l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus

universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité.

Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons

ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne

place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen

peut rendre sous diverses formes à sa patrie.

Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un

magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte

d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des

rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et

plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment,

mais un ensemble.

V

Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres

de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle

qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a

besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses

traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par

l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son

image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à

recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez,

aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en

lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se

répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore,

passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce

détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, amaigries par les

contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues.

Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du

tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, qui se posait et

qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il

aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la

vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui

quand il se levait pour prendre la parole.

Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de

clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait

quand il traversait la place pour monter aux _rostres_. Il tenait à la

main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes,

ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de

ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique,

n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de

l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les

offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à

plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les

couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux

oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à

cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies

et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice,

toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui

n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour

se rendre visible à l'humanité.

Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la

fréquentation du _forum_, à juger ses orateurs en artiste, appréciait

dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait

l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur

et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa

majesté.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 37 / 209 题