Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut
propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir
dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces
divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent
un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le
décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là
est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur,
celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la
fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces
aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand
détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On
n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de
dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme
plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait
l'_Anti-Caton_, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poëmes,
faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau,
haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au
sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie,
philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à
Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait
l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus
universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité.
Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons
ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne
place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen
peut rendre sous diverses formes à sa patrie.
Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un
magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte
d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des
rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et
plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment,
mais un ensemble.
V
Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres
de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle
qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a
besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses
traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par
l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son
image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à
recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez,
aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en
lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se
répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore,
passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce
détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, amaigries par les
contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues.
Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du
tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, qui se posait et
qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il
aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la
vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui
quand il se levait pour prendre la parole.
Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de
clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait
quand il traversait la place pour monter aux _rostres_. Il tenait à la
main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes,
ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de
ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique,
n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de
l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les
offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à
plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les
couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux
oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à
cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies
et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice,
toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui
n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour
se rendre visible à l'humanité.
Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la
fréquentation du _forum_, à juger ses orateurs en artiste, appréciait
dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait
l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur
et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa
majesté.