Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle
ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à
cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore
enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un orage; qu'ensuite
il jette une constitution hasardée à ses peuples pour apaiser
l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements royaux
derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant qu'elle
les ramasse;
Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres
incapables ou perfides;
Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se
joindre à ses ennemis;
Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des
Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir;
qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères,
ses jeunes soeurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la
majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa
patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les
Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté
les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre,
avec ses armées dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion,
écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le dernier palais
d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son parent
innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par ses
canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation
impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même
de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la
diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles
audaces contre le droit des peuples?--Aussi voyez comme l'orgueil
national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile
commence à protester par son soulèvement de coeur contre une annexion
aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur
paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!
Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son
libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par
un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume,
ces millions d'hommes de coeur, regardant disposer d'eux comme d'un
troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le roi de
Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs pareils
de population, contre tout droit et contre toute nature, peuvent-ils
faire augurer au monde politique pour une unité monarchique de l'Italie,
dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente pour tête que
des gueules de canon?