Que devons-nous, libéralement et nationalement, à l'Italie?
Empêcher l'Autriche d'empiéter sur les États italiens, piémontais ou
autres dont les traités ont garanti l'indépendance, afin que l'Italie,
destinée à être libre, ne devienne pas une monarchie autrichienne, trop
pesante sur ces peuples libres, et trop pesante aussi contre nous-mêmes
au midi de l'Europe.
Que devons-nous de plus à l'Italie, le Piémont compris?
Des voeux sincères, et des bons offices licites au besoin, pour que ces
diverses et inconsistantes nationalités constituées dans la Péninsule se
développent en institutions propres, favorables à leur liberté, et se
groupent en confédérations indépendantes pour se protéger mutuellement
contre l'Autriche ou contre toute autre puissance armée, anglaise,
russe, prussienne, même piémontaise, qui tenterait ou de les conquérir
ou de les monopoliser à son profit. Enfin nous lui devons une force
française, toujours prête à garantir cette confédération italienne.
Voilà ce que nous devons à l'Italie, et pas plus; mais ce que nous
impose le Piémont, encouragé dans son _ambition à outrance_ par
l'Angleterre, est-ce bien cela?
Quoi! devons-nous au Piémont deux victoires par mois et cinquante mille
hommes par an pour soutenir ses provocations, plus anglaises que
françaises, à la formidable unité d'une monarchie piémontaise, où nous
devons avoir l'oeil, si nous n'y avons pas la main?
Devons-nous au Piémont le fardeau à perpétuité de deux cent mille
hommes, toujours sur pied pour aller défendre au besoin, à toute heure,
la monarchie unitaire du Piémont contre quiconque voudra, du nord ou du
midi, résister à ce monopole de la maison de Savoie?
Devons-nous au Piémont le sacrifice de tout ce qui a constitué
jusqu'ici, parmi les sociétés civilisées, ce qu'on appelle _le droit
public_, le droit des gens: le respect des traités, la sainteté des
limites, la légitimité des possessions traditionnelles, l'inviolabilité
des peuples avec lesquels on n'est pas en guerre? Lui devons-nous le
droit exceptionnel d'invasion dans toutes les provinces neutres et dans
toutes les capitales où un caprice ambitieux le porte, au nom d'une
prétendue nationalité que le Piémont invoque pour lui en la foulant aux
pieds chez les autres?
Devons-nous au Piémont le débordement, sans déclaration de guerre et
sans titre, de ses baïonnettes dans toutes les principautés à sa
convenance dans l'Italie septentrionale?
Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main
armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre
fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté
des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold,
le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône?
Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais,
dans ces États du pape avec lesquels le Piémont n'était pas en guerre,
et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome, semblaient
devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des territoires? Le
drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle irrévérence, je
ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés intimes à qui nous
venions de rendre des services aussi éclatants que Magenta et Solferino?
Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée
piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de
Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples
portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et
d'alliance?
Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans
Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un
royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement
d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime
par la maison de Savoie?
Devions-nous au roi de Piémont le droit impuni d'aller, à la tête d'une
armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son dernier asile, à
Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du despotisme de son
père, n'avait pas même permis de commettre des fautes qui motivent
l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce droit des
boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des enfants, des
jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on n'est pas en
guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de la même
famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui veut
universaliser la monarchie?
Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que,
pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau
prétexte de la liberté à porter aux peuples.
La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée;
la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la
pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte,
n'est qu'une ignominieuse servitude.
Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et incontestable de se
donner la liberté chez eux, de détruire ou de constituer le gouvernement
national qui leur convient; mais nul n'a droit de leur imposer, sous le
nom de _liberté_ et le canon sur la gorge, la monarchie de la maison de
Savoie.
Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de
l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait
à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de
ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et
aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand _hors
la loi_, _ex lege_, du droit des nations.
Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en
lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de
la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi
responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte
elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour
défendre son royaume et pour l'agrandir contre ces mêmes envahissements
qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.
La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne
pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français
versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité
monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national
créé contre la sécurité de la nation française.
C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour
toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des
trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne
plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu
de droit public!