Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie
surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par
les puissances européennes elles-mêmes?
Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer
trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les
Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette
monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais
nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu,
à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du
danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer
si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le
sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a bien fait.
Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de la liberté
et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a été là à sa
place, à la tête de la civilisation contre la force.
Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne
serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour
la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait
la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée,
la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première
puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes
françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que
l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait
le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.
Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les
Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ
de bataille de l'Europe.
Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera
et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité
navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié?
Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en
Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements?
Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la
Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant
nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre,
et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La
puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la
France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare
de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses
rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter
ou leur livrer une telle proie.