Aucune de ces races, pas même la race grecque, n'est donc assez
agglomérée dans les mêmes provinces d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pour
s'y lever en une unité puissante et pour dire: «Je suis la population
héritière des Turcs.»
Il y a plus encore: c'est que toutes les races, chrétiennes ou autres,
disséminées sur le sol ottoman sont mille fois plus antipathiques entre
elles qu'elles ne le sont aux Turcs sous l'empire desquels ces races
vivent, et que, si l'on mettait aux voix _à qui l'empire_, il n'y a pas
une de ces tribus qui ne répondît sans hésiter: «Aux Turcs plutôt
qu'aux Grecs; aux Turcs plutôt qu'aux Arméniens; aux Turcs plutôt qu'aux
Arabes; aux Turcs plutôt qu'à aucune de ces petites races faibles et
tyranniques, assez fortes pour nous opprimer, trop peu pour nous
défendre. Mieux vaut pour nous cette subalternité dans l'empire turc que
le joug tracassier et persécuteur de ces populations rivales qui nous
haïssent.»
La substitution d'une race politique en Turquie à la race gouvernante
des Ottomans serait donc une anarchie sanguinaire qu'aucune de ces races
ne serait assez prédominante pour étouffer sous la force; l'Orient se
dépeuplerait sous leur lutte. Voyez ce qui se passe en Syrie entre les
Maronites, les Druses, les Grecs, les Arabes, les Bédouins de la
Mésopotamie, toutes les fois qu'une rixe nationale s'élève, et que les
Turcs ne sont pas là assez nombreux pour remettre l'ordre et imposer la
paix. Voyez, même à Jérusalem, la rixe incessante des Grecs
schismatiques et des Grecs catholiques à la porte du saint sépulcre. Ces
conflits de race, de schisme et d'orthodoxie sont tels qu'en 1817 les
antagonistes incendièrent le saint sépulcre pour l'arracher à leurs
rivaux chrétiens, et que, sans les Turcs, arbitres de ces querelles, le
saint sépulcre aurait déjà disparu sous la jalousie stupide de ces
sacriléges profanateurs de leur propre sanctuaire.