XII

Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou

errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer,

en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant

sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais

que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou

quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment

remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le

concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou

non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez

intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour

gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs;

mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de

population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des

_Éthiopiens_, des _Cophtes_, des _Abyssins_, des _Égyptiens_, des

_Arabes_, des _Bédouins_, des _Kurdes_, des _Syriens_ natifs, des

_Syriens grecs_, des _Juifs_ de Jérusalem et des _Juifs_ de Samarie, des

_Mutualis_, des _Druses_, des _Maronites_, des _Insulaires_, des

_Candiotes_, des _Cypriotes_, des _Arméniens_, des _Tartares_, des

_Caucasiens_, des _Hymirètes_, des _Bulgares_, des _Serbes_, des

_Albanais_, des _Grecs_ surtout en nombre considérable; en tout, je

crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de moeurs, de

sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.

Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y

existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman,

si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la

violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion

semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les

unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent,

de manière à former un noyau, une unité quelconque de peuple; mais elles

sont séparées par d'autres groupes de populations différentes qui

interceptent les communications entre elles et qui leur sont

antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder

aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le

granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus

se conglomérer en masse imposante.

Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le

Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen

par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la

Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis

elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des

millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les

îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est

noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au

delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, comparée aux

Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd

au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, kurdes,

persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les peuples

noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 14 / 209 题