Quant au gouvernement de l'empire ottoman sur ces multitudes fixes ou
errantes, une ou deux batailles suffiraient sans doute pour le changer,
en refoulant la race d'Othman d'où elle est venue, ou en l'exterminant
sur place, comme Timour ou Gengis-Kan, ces exterminateurs de race. Mais
que gagnerez-vous, vous Europe, à ce meurtre fantastique de douze ou
quinze millions d'hommes, coupables seulement de leur nom? Comment
remplaceriez-vous ce peuple gouvernant par les gouvernés? Je le
concevrais s'il y avait dans l'empire ottoman une race, chrétienne ou
non chrétienne, assez nombreuse, assez compacte, assez courageuse, assez
intelligente pour se substituer de plein droit à l'empire et pour
gouverner ces quatre cent mille lieues dépeuplées de leurs possesseurs;
mais ce fait n'existe pas. Il y a, en effet, dans l'empire plus de
population non turque qu'il n'y a de population turque: il y a des
_Éthiopiens_, des _Cophtes_, des _Abyssins_, des _Égyptiens_, des
_Arabes_, des _Bédouins_, des _Kurdes_, des _Syriens_ natifs, des
_Syriens grecs_, des _Juifs_ de Jérusalem et des _Juifs_ de Samarie, des
_Mutualis_, des _Druses_, des _Maronites_, des _Insulaires_, des
_Candiotes_, des _Cypriotes_, des _Arméniens_, des _Tartares_, des
_Caucasiens_, des _Hymirètes_, des _Bulgares_, des _Serbes_, des
_Albanais_, des _Grecs_ surtout en nombre considérable; en tout, je
crois, trente ou quarante races différentes d'origine, de moeurs, de
sol, de religion, répandues çà et là dans toute la surface de l'empire.
Mais aucune de ces races néanmoins, chrétienne ou non chrétienne, n'y
existe en nombre assez prédominant pour y succéder à l'empire ottoman,
si cet empire s'écroulait par une décomposition spontanée ou par la
violence de l'Europe. De plus, ces peuplades, de race et de religion
semblables, telles que les Grecs, par exemple, ne sont pas contiguës les
unes avec les autres sur la surface des territoires qu'elles occupent,
de manière à former un noyau, une unité quelconque de peuple; mais elles
sont séparées par d'autres groupes de populations différentes qui
interceptent les communications entre elles et qui leur sont
antipathiques: en sorte que les populations supposées habiles à succéder
aux Turcs forment une véritable mosaïque de peuples concassés, comme le
granit sous le pilon, en véritable poussière d'hommes qui ne peut plus
se conglomérer en masse imposante.
Voyez, par exemple, la population grecque: elle existe dans le
Péloponnèse, puis elle est interceptée du reste du territoire européen
par des millions de Bulgares et de Serbes, véritables Helvétiens de la
Turquie. On retrouve une autre population grecque à Constantinople, puis
elle est séparée du reste de l'Asie par six millions de Turcs et des
millions de Tartares et de peuples caucasiens; on la retrouve dans les
îles et sur l'extrême littoral de l'Ionie et de l'Asie, puis elle est
noyée dans des millions de Turcs et de Caramaniens jusqu'au Taurus et au
delà; elle reparaît en Syrie, mais en extrême minorité, comparée aux
Syriens, aux Maronites, aux peuples d'Alep, de Damas; enfin elle se perd
au delà de la Mésopotamie, dans l'océan des races arabes, kurdes,
persanes, égyptiennes, qui vont se perdre elles-mêmes dans les peuples
noirs du Sennaar et de l'Éthiopie.