XI

Parlons donc en peu de mots de ces deux questions, si mal posées et si

mal résolues par les théoriciens de la fantaisie et par les romanciers

diplomatiques.

Et d'abord, de ce qu'on appelle la question turque.

On dit: Il faut anéantir l'empire ottoman; et, si l'Autriche s'y oppose,

détruisons donc à la fois l'empire autrichien et l'empire ottoman.

Faisons ces deux grands vides soudains en Orient et en Occident; les

remplira qui pourra!

Et moi, j'ose vous dire: L'Europe entière, pendant trente ans de guerre

sur terre et sur mer, ne suffirait pas à les remplir.

Qu'arriverait-il de l'empire ottoman?

Qu'arriverait-il de l'Europe?

On croit généralement que les quatre cent mille lieues carrées,

possédées en Asie et en Europe par l'empire ottoman, sont un espace

peuplé de populations chrétiennes opprimées, asservies, compactes, d'une

même race, d'un même culte, et qu'il suffirait de se délivrer des

Ottomans pour que ces populations florissantes et libres formassent un

empire européen, homogène et civilisé, au milieu de l'Asie. S'il en

était ainsi, on comprendrait que les prêcheurs nomades d'une nouvelle

croisade contre l'islamisme eussent quelque chance de réaliser, au

profit de ce qu'ils appellent civilisation, l'expulsion ou

l'extermination des Ottomans; mais cette statistique de l'empire

ottoman est une grossière erreur et une grossière fiction dont les

intéressés bercent les multitudes.

Premièrement, rien n'est plus faux que cette prétendue antipathie

religieuse, et que cette prétendue extermination systématique des

chrétiens de l'Orient par les Turcs. La preuve que les Turcs n'ont

jamais exterminé les races chrétiennes de l'Orient à cause de leur

culte, c'est qu'au moment même de la conquête, Mahomet II, le conquérant

de l'empire grec, au lieu de proscrire et d'exterminer le christianisme,

proclama le libre exercice et le respect du culte chrétien, appela

autour de lui tous les prêtres de la capitale, et marcha

processionnellement avec eux à Sainte-Sophie, pour leur assurer

solennellement dans leur cathédrale la tolérance que les Turcs portent à

toutes les religions.

La même tolérance respectueuse fut garantie par les vainqueurs dans

toutes les villes grecques chrétiennes de l'empire; nul ne fut ni

persécuté ni contraint pour cause de religion; les chrétiens furent

seulement obligés de respecter eux-mêmes dans leurs actes et dans leurs

paroles le culte mahométan. On partagea les temples entre les

religions. Lisez l'histoire dans l'histoire, et non dans les légendes.

Mais surtout lisez-la dans les faits et dans les monuments religieux qui

couvrent l'empire ottoman encore aujourd'hui. Si les Ottomans avaient

proscrit, persécuté, exterminé le christianisme comme on vous le dit,

comment se ferait-il donc que les chrétiens fussent trois fois plus

nombreux et cent fois plus riches que les Turcs, sur toute la surface de

leur territoire? Comment se ferait-il que les Églises chrétiennes, les

monastères chrétiens, couvrissent la Turquie entière de ces témoignages

éclatants de la tolérance des Turcs, depuis le mont Sinaï jusqu'au fond

de l'Égypte, depuis le fond de l'Égypte jusqu'au mont Liban, tout

crénelé de couvents, depuis le mont Liban jusqu'au mont Athos et à ses

trois cents couvents et à sa population exclusive de moines? Comment se

ferait-il que, depuis la capitale de l'empire jusqu'aux dernières villes

des îles et des provinces, la partie chrétienne de la population,

exerçant librement son culte, honorée dans ses patriarches, respectée

dans ses cérémonies, fût précisément l'élite de la richesse, de

l'industrie, du commerce, de la navigation, de la prospérité dans tout

l'empire?

Comment se fait-il que tout l'archipel grec professe le christianisme,

que la Valachie et la Moldavie soient chrétiennes, que la Servie et la

Bulgarie soient chrétiennes, que la Macédoine, l'Albanie, la Dalmatie

soient chrétiennes, que la Syrie, à l'exception d'Alep et de Damas, soit

chrétienne?

Comment se fait-il que, dans l'intérieur même de l'Asie Mineure,

jusqu'aux pieds du _Taurus_, les villages chrétiens soient mêlés aux

villages turcs, de telle sorte que le voyageur a peine à savoir laquelle

des deux populations domine l'autre en nombre, en autorité, en richesse,

dans toutes ces parties de l'empire?

Ce n'est donc nullement la religion qui fait le signe de distinction

dans l'empire: c'est la race conquérante et la race conquise. Les

chrétiens vivent, multiplient, prient, trafiquent, s'enrichissent,

possèdent leurs priviléges sous la protection de leurs magistrats ou de

leurs consuls; les Turcs règnent et gouvernent: voilà toute la

différence.

Ils administrent mal, voilà tout leur crime aux yeux des Européens. Ce

vice est commun à tous les gouvernements orientaux; on peut même dire

qu'il est endémique en Orient, ce vice de mauvaise administration; il

tient aux lieux, aux climats, à la configuration des terres, aux

montagnes, aux distances, aux déserts. Dans de telles profondeurs de

plaines incultes, comment l'administration des tribus peut-elle être

autre que patriarcale, c'est-à-dire arbitraire et indirecte? Comment des

peuples pasteurs, nomades, aujourd'hui ici, demain à cent lieues,

suivant les saisons, l'été sur les côtes, l'hiver dans les steppes,

toujours à cheval, transportant sur leurs chameaux leurs familles et

leurs tentes, comment de pareilles populations pourraient-elles se

prêter au genre d'administration directe, uniforme et sédentaire de

l'Europe? La tente et la maison établissent des modes d'administration

et de gouvernement entièrement opposés. Donnez donc des systèmes

représentatifs aux nomades de la Mésopotamie; donnez des tribunes à des

peuples qui parlent des langues différentes; donnez la liberté de la

presse aux sauvages Kurdes des frontières de Perse; donnez des préfets

et des receveurs généraux aux huttes des Tartares, aux tentes errantes

de l'Éthiopie ou de la Mecque!

Cette manie d'uniformité de gouvernement, que nous voulons imposer à des

peuples que l'origine, le sol, le climat, ont faits si dissemblables,

est une absurdité contre nature. Offrez donc les bienfaits de la liberté

à des peuples à cheval, qui possèdent dans l'espace et dans les pieds de

leurs chevaux la liberté illimitée du désert!

L'administration de l'Orient sera donc toujours, aux yeux d'un Européen,

vicieuse, parce qu'elle ne sera jamais l'administration de l'Europe. Il

faut en prendre son parti: c'est Dieu qui l'a voulu, en faisant croître

l'herbe ici, et en ne faisant croître ailleurs que l'épine du chameau;

en faisant des déserts de quarante jours de traversée sans une source

dans le sable, et en faisant déborder le Nil, cet arrosoir de l'Égypte,

des nuées encore inconnues de l'Abyssinie.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 13 / 209 题