VIII

Examinons maintenant le dernier système d'alliance qui puisse, dans un

prochain avenir, maintenir l'équilibre de l'Europe en temps de paix, et

favoriser, en cas de guerre, le légitime accroissement de deux peuples

que l'on voudrait détruire l'un par l'autre aujourd'hui, pour la

satisfaction de l'Angleterre, pour la joie maligne de la Prusse, pour

l'extension illimitée de la Russie.

Ces deux peuples sont la France et l'Autriche.

J'entends d'ici le cri de l'ignorance et de la prévention grossi par le

cri des fanatiques irréfléchis de l'unité italienne; mais, avant de nous

récrier, étudions.

Aujourd'hui que la maison d'Autriche a renoncé, il y a longtemps, à la

monarchie universelle de Charles-Quint; aujourd'hui que la Russie,

improvisée par la Providence pour des desseins que nous ignorons en

Orient, pèse du poids de cent millions d'hommes sur la Pologne, la

Prusse, la Hongrie, les bouches du Danube et les provinces presque

allemandes de la Servie et de la Bulgarie, qu'est-ce que l'Autriche?

C'est le boulevard épais et armé qui couvre seul l'Occident contre

l'extravasement moscovite de la Russie en Allemagne et sur tout le

versant oriental de la mer ottomane. Nous disons _seul_, parce que du

côté de la Prusse la brèche est ouverte, et que la Prusse, incapable de

résister par inégalité de forces, l'est plus encore par politique;

livrez-lui des provinces de plus dans le nord et dans le midi de

l'Allemagne, et elle se montra toujours prête à recevoir toutes les

dépouilles.

Si ce boulevard de l'Autriche contre la Russie en Allemagne et en Orient

n'existait pas, il faudrait l'inventer. Or ce boulevard naturel contre

la Russie n'est-il pas un des intérêts les plus vitaux de la France?

L'Autriche prête à la France, par nécessité, en Hongrie et en Dalmatie,

huit cent mille hommes que nous n'avons ni à lever ni à payer pour

défendre le Danube, le Rhin, l'Adriatique, contre l'omnipotence

moscovite. Détruire de nos propres mains ce boulevard autrichien, ne

serait-ce pas découvrir la France et livrer l'Italie, comme l'empire

d'Orient, aux Souwarofs futurs? L'Autriche et la Russie, de ce côté, ne

font qu'un. L'alliance n'est donc pas seulement possible: elle est

naturelle, elle est nécessaire. Ce sont de ces traités auxquels les

cabinets ne peuvent rien: ils sont contraints, ils sont écrits par la

nature; ils sont contre-signés par la vie et par la mort des nations qui

les contractent pour le salut commun.

Du côté de la Prusse, qu'est-ce que l'Autriche en Allemagne? C'est

l'obstacle, jusqu'ici insurmontable, à l'unité allemande dans la main de

la Prusse. Or ne venons-nous pas de vous démontrer que l'unité

allemande, dans les mains de la Prusse, ce serait la coalition en

permanence adossée à la Russie et inspirée par l'Angleterre contre nous?

La puissance autrichienne, noyau protecteur des petites puissances de

l'Allemagne méridionale, n'a-t-elle donc pas, en résistant à l'unité

allemande, exactement les mêmes intérêts que la France? L'alliance, de

ce côté comme du côté de la Russie, n'est-elle donc pas écrite par la

communauté des intérêts de la France et de la maison d'Autriche?

Favoriser de ses voeux ou de sa diplomatie la Prusse contre l'Autriche,

n'est-ce pas évidemment trahir la sécurité de la France? Aussi voyez

avec quel instinct révélateur de haine contre la France l'Angleterre,

depuis que la Prusse germe en Allemagne, n'a-t-elle pas toujours cultivé

à tout prix l'alliance prussienne! L'alliance obstinée de l'Angleterre

avec le cabinet de Berlin doit éclairer le cabinet des Tuileries:

l'alliance de l'Angleterre ne sera jamais une alliance française.

Voyez, au contraire, avec quel acharnement, instinctif aussi, le cabinet

de Londres et l'esprit antifrançais de l'Angleterre poursuivent, depuis

quelques années, l'amoindrissement systématique et la destruction, si

elle était possible, de l'Autriche. Cette haine doit vous éclairer,

vous, Français, sur la nature de l'Autriche. Si l'Autriche vous était

moins nécessaire, l'Angleterre ne la haïrait pas tant: ses haines et

ses amours cachent toujours un _mal-vouloir_ contre la France. Votre

boussole diplomatique, dans les questions obscures, est dans le cabinet

de Londres. Voyez où son aiguille vous pousse, là est le danger!--témoin

l'_unité italienne_ et l'_unité allemande_, ces deux écueils où

l'Angleterre vous chasse par tous les vents de sa diplomatie.

Cours familier de Littérature - Volume 11 · 第 11 / 209 题