Est-ce la Prusse qui peut vous consoler à elle seule de l'impossibilité
de l'alliance anglaise, de la chimère de l'alliance russe? Mais
qu'est-ce que la Prusse, au fond, en Europe, si ce n'est un client de
l'Angleterre et un avant-poste de la Russie? Son alliance,
très-précaire, aurait donc pour la France le double inconvénient d'être
anglaise et d'être russe, c'est-à-dire l'alliance avec la jalousie
britannique et avec l'ambition moscovite.
Dépendante de l'Angleterre par les unions de famille et par la solde des
subventions, dépendante de la Russie par la crainte d'être dévorée si
elle n'est pas complice, la Prusse n'est pas une puissance assise sur
ses propres bases: c'est une puissance debout, mécontente, inquiète de
sa mauvaise assiette territoriale entre la Russie, l'Angleterre, la
France, et prête à toutes les infidélités d'alliances si on lui offre
le prix de sa versatilité. Quel est l'allié du cabinet de Berlin qui
n'ait pas eu à maudire le caractère de ce cabinet à quatre faces, dans
ces derniers temps? La France, qu'elle flatte et qu'elle abandonne au
moment de l'action en 1806? L'Autriche, qu'elle voit écraser avec
complaisance en 1809? La Russie, qu'elle regarde anéantir, sans lever un
bras, à Austerlitz? L'Autriche encore, qu'elle contemple aux abois à
Wagram, attendant l'issue des batailles pour se déclarer amie du
vainqueur? La France encore, qu'elle défie témérairement aussitôt après
son traité timide avec elle, et qui la démolit en un jour, à Iéna? La
Russie, une seconde fois, contre laquelle elle se retourne à la voix de
Napoléon, pour obtenir son pardon par une lâcheté? L'Angleterre, à
laquelle elle consent à enlever, comme un recéleur, le Hanôvre, afin de
se lier avec Napoléon par un larcin? Quant à l'Autriche, dont elle n'est
qu'un démembrement en Silésie, il n'y a aucune guerre, aucune
négociation où la Prusse ne lui ait été ou amie infidèle ou ennemie
acharnée. Cette puissance, qui se pose comme allemande par excellence,
n'est qu'un schisme en Allemagne. Sa seule politique est de décomposer
pour absorber: c'est le dissolvant de l'Europe centrale. Quelle alliance
sûre la France peut-elle nouer avec une puissance qui représente
l'Angleterre sur son flanc droit, qui représente la Russie au coeur de
l'Allemagne, qui représente la coalition en avant-garde contre nous en
deçà du Rhin, qui représente enfin l'_unité allemande_ en espérance dans
l'Allemagne du Nord? L'_unité allemande_, la perspective la plus
antifrançaise que puisse offrir à nos ennemis le génie de l'absurde,
génie qui semble posséder aujourd'hui nos publicistes! l'abaissement de
notre puissance en Europe! quatre-vingts millions d'Allemands groupés en
une seule puissance active contre trente-six millions de Français! unité
destructive de tout équilibre et de toute paix, unité de
l'extermination, unité mille fois plus mortelle à la France que le rêve
antifrançais de l'_unité_ de l'Italie à laquelle nous sommes assez
aveugles pour concourir! L'unité allemande, que serait-ce autre chose
que la coalition en permanence contre la France?
Une alliance franco-prussienne, qui n'aurait pour but ou pour résultat
que l'unité allemande, sous la monarchie de la Prusse, serait donc tout
simplement le suicide à courte échéance de la nation. Un illuminé peut
la rêver, un patriote ne peut la penser sans crime.