La France ne peut donc pas se confier entièrement à l'alliance anglaise,
ni l'Angleterre à l'alliance française. Ces deux rivales peuvent être
bienveillantes par raison l'une pour l'autre, jamais identifiées l'une à
l'autre: la nature, plus forte que la raison, s'y oppose. Voyez comme
cet instinct de politique, par antipathie de nation, se trahit
régulièrement à chaque circonstance dans la diplomatie, même amicale, de
l'Angleterre envers nous! Quand on sait de quel parti est la France dans
une question ou dans un congrès européen, on n'a pas besoin de
s'informer de quel parti est l'Angleterre, toujours et invariablement du
parti opposé à l'avis de la France; et il en est de même de la France,
quoique avec moins d'animosité systématique.
Ainsi l'Amérique anglaise se soulève contre sa mère patrie: la France se
compromet follement et déloyalement dans cette guerre filiale, quoique
en paix officielle avec Londres.
L'Irlande s'agite: la France la remue, et lui envoie des armes et des
soldats.
Dans ces dernières années, après la restauration, la France veut
intervenir en Espagne: l'Angleterre proteste au congrès de Vérone, et
proclame à l'instant, par la voix monarchique de M. Canning, la
légitimité des insurrections des armées et des insurrections
antimonarchiques des peuples.
La France s'oppose, par amitié pour l'Espagne, au déchirement des
colonies espagnoles de l'Amérique du Sud: l'Angleterre, quoique
précédemment soutien de l'Espagne, reconnaît l'insurrection de
l'Amérique du Sud, par la seule raison que cette insurrection répugne à
la France.
La France veut refréner les Barbaresques sur la côte d'Afrique:
l'Angleterre conteste l'occupation très-inoffensive de l'Algérie.
En 1858, la France veut intervenir en Italie, à tort ou à droit, contre
l'Autriche: l'Angleterre s'y oppose de toute sa diplomatie en Europe, de
toute son éloquence dans ses tribunes.
La France persiste, et veut sagement se retirer dans sa neutralité
envers le reste de l'Italie après ses victoires: l'Angleterre change à
l'instant de langage et de diplomatie, prend la place abandonnée par la
France, et pousse le Piémont, la France, l'Italie entière aux extrémités
où nous marchons, pour ne point nous laisser le pas, même dans
l'anarchie du continent.
La France veut, très-sagement cette fois, se prémunir sur ses frontières
du midi contre une Italie unitaire, alliée des Anglais: l'Angleterre
proteste contre cette prudence trop légitime, et crie à la conquête,
quand il n'y a de conquérant dans l'Italie d'aujourd'hui que le cabinet
britannique.
Ainsi partout, ainsi toujours, dès qu'il y a une folie française sur un
point du globe, l'Angleterre est là pour en profiter; dès qu'il y a un
intérêt légitime de la France quelque part, l'Angleterre est là pour le
combattre. Comment chercher une alliance politique organique dans une si
vigilante inimitié? N'y pensez pas: ce qu'il faut à la France et à la
civilisation dans nos rapports avec l'Angleterre, c'est la paix, la paix
difficile, la paix agitée, mais la paix méritoire, la paix utile au
monde, mais la paix l'oeil ouvert et la main armée.
En résumé, avec le cabinet de Londres, la paix, oui; l'alliance, jamais!