Après l'Angleterre, dont l'alliance serait un contre-sens à la nature,
que voyez-vous? la Russie.
La Russie sera certainement un jour une alliance très-puissante et
très-fidèle, par attrait de caractère et par conformité d'intérêt, pour
la France. Napoléon a tenu cette alliance russo-orientale dans la main
après qu'il avait décomposé l'Allemagne et conquis l'Italie jusqu'à
Naples; mais il a brisé cette alliance, en la jetant à terre dans un
mouvement d'impatience, pour tenter son expédition chimérique de
Moscovie, et en forçant du même coup l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie à
secouer le joug de ses vaines victoires. L'alliance russe, toujours en
perspective, a reculé pour nous dans un horizon de plusieurs siècles; et
pourquoi? Vous allez le comprendre.
Les alliances se fondent sur un intérêt commun.
Quels sont aujourd'hui les intérêts de la Russie? Elle en a deux: se
consolider en Pologne, empiéter sur les provinces du Danube, s'annexer
les provinces grecques, non de race mais de religion, de la Turquie
d'Europe, se naturaliser en Asie vers la Perse et vers la Turquie
asiatique, posséder le littoral de la mer Noire, s'y créer une marine
militaire sur les débris de sa marine détruite de Sébastopol; s'emparer
ensuite de Constantinople, de la capitale de l'empire ottoman; marcher
de là d'un côté, par le Taurus et par la Syrie, vers l'Euphrate et vers
le Nil; marcher de l'autre côté, par la Grèce et l'Albanie, vers le fond
de l'Adriatique, et, en resserrant ensuite ses deux bras ainsi étendus,
étreindre l'empire de Constantin annexé à l'empire de Pierre le Grand.
Voilà son destin, voilà sa nature, voilà sa pensée, même quand elle ne
pense pas: la force des choses pense sans elle.
V
Or quels sont les intérêts actuels de la France? Précisément le
contraire de ces intérêts russes.
Comme extension vers l'Allemagne, comme assimilation de la Pologne,
comme annexion des provinces danubiennes ou des provinces dalmates,
serviennes, bulgares de la Turquie d'Europe, l'intérêt de la France
libérale ne peut s'allier avec les usurpateurs de la Pologne, et avec un
empire démesuré et toujours croissant, qui viendrait écraser
l'Autriche, notre seul boulevard contre cette pression des successeurs
de Souwarof sur l'Italie et sur nous-mêmes.
Ce serait en Europe l'alliance des Francs avec les Scythes contre les
Germains, l'alliance du danger avec la mort. Nous ne sommes pas trop de
deux contre un, quand cette prodigieuse unité croissante est déjà de
soixante et dix millions d'hommes, et quand ces soixante et dix millions
d'hommes sont à la fois soldats intrépides comme des barbares,
politiques raffinés comme des Grecs, ayant dans le même peuple les
vertus de la barbarie et les habiletés de la corruption. Une telle
alliance serait pour nous la trahison de l'Europe et de nous-mêmes.
Bonaparte l'a tentée, mais c'était un piége: il était plus Grec que les
Grecs. Les Bourbons l'ont rêvée, mais c'était un rêve. Au premier
sacrifice qu'ils auraient fait en Occident ou en Orient pour acheter
cette alliance, la France et l'Europe, qui se seraient senties trahies,
auraient précipité le trône des Bourbons dans le gouffre ouvert sous les
fondements de l'Europe. La France libérale aurait crié vengeance contre
l'alliance antipolonaise; la France catholique aurait crié anathème
contre le patriarche grec.
La jalousie de l'Angleterre aurait incendié de toutes ses torches les
escadres françaises à Brest et à Toulon et les escadres russes de
Cronstadt et de Sébastopol; l'Allemagne tout entière, à l'exception
peut-être de la Prusse, toujours prête à conniver avec tous les périls
de l'Allemagne, se serait levée en masse pour défendre le Danube, la
Turquie décapitée, l'Adriatique et l'Italie contre la ligue des Russes
et des Français.
L'Angleterre aurait placé le quartier général de ses flottes et de ses
armées dans le Bosphore ou à Constantinople; le monde eût été en feu
pour une chimère du cabinet de Charles X, et cette chimère aurait dévoré
les Bourbons eux-mêmes! J'ai vu naître moi-même cette fantaisie
royaliste, et non cette politique sérieuse, dans le cabinet d'un
ministre des affaires étrangères des Bourbons que je ne nommerai pas;
mais je dois attester que cette fantaisie diplomatique, que les
historiens de cette époque prennent aujourd'hui au sérieux, n'alla
jamais plus loin que la porte de ce cabinet, et qu'elle ne fut jamais
qu'un sujet de conversation entre des diplomates français étourdis et
impatients des tracasseries de l'Autriche contre nous, forfanterie de
cabinets, politique désespérée qu'on jette au vent comme une menace,
mais qui ne retombe que sur ceux qui ont rêvé l'absurde ou imaginé
l'impossible.