BOISSEL.
Comment donc, monsieur le directeur!
ROYER.
Tenez, voilà précisément qu'on vient de l'imprimerie.
(_Entre un apprenti._)
L'APPRENTI.
Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de votre épouse.
ROYER.
Vous venez bien tard!
L'APPRENTI.
Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soigné qu'est long à tirer.
ROYER.
Comment, c'est là ce que M. Éverat a de mieux?
L'APPRENTI.
Monsieur ne les trouve pas bien?
ROYER.
Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un goût détestable.
(_Ayant lu._) Ah! et puis voilà qu'ils me mettent chevalier de la
légion-d'honneur au lieu d'officier.
L'APPRENTI.
C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas fait attention.
ROYER.
Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.
BOISSEL.
J'observerai à monsieur le directeur que si la cérémonie est pour demain
matin, il est bien tard pour que nous en fassions faire d'autres.
ROYER.
Mais, mon cher, voyez vous-même si l'on peut se servir de pareilles
horreurs.
BOISSEL.
Je sais bien que c'est désagréable, mais des billets d'enterrement ne
sont pas absolument pour faire trophée.
ROYER.
Dans six lignes une faute énorme!
BOISSEL.
Monsieur, je corrigerai à la main, et même comme ça le titre d'officier
sera plus visible.
ROYER.
Allons, voyons, laissez ces lettres.
L'APPRENTI.
V'là, monsieur.
ROYER.
Vous direz à votre maître que je suis excessivement mécontent.
L'APPRENTI.
Oui, 'sieur.
(_Il sort._)
ROYER
Vous avez perdu quelque chose?
BOISSEL.
C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement, mais
précisément aujourd'hui...
ROYER.
Tenez, en voilà un et dépêchons-nous, car il faut absolument que nous
ayons fini ce soir. (_Se promenant à grands pas._) Certain avait-il
l'air à son aise avec le secrétaire général?
BOISSEL.
Comme ça, monsieur.
ROYER.
Que lui disait-il?
BOISSEL.
Ah! je n'ai pas pu entendre. (_Avec intention._) Mais j'ai bien regretté
que vous ne fussiez pas là.
ROYER, vivement.
Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit passé quelque chose?
BOISSEL.
Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande d'augmentation,
et j'ose croire que vous n'auriez pas dédaigné de l'appuyer. C'est bien
de l'indiscrétion à moi; mais puis-je espérer...
ROYER.
Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper d'affaires de
bureaux.--Je vous laisse; je vous empêche de travailler; je vais tâcher
de dormir un peu; toute la nuit dernière j'ai été sur pied, et j'ai un
fils pour lequel il faut me conserver.
(_Il sort._)
SCÈNE III.
(MARDI MIDI.)--La cour de la maison mortuaire.
ERNEST ROYER _à une fenêtre, son chapeau sur la tête._
ERNEST.
Eh! dis-donc, Charles? bonjour!
CHARLES, _paraissant à une fenêtre en face._
Tiens! t'es donc pas à ta pension?
ERNEST.
Non.
CHARLES.
Pourquoi donc?
ERNEST.
Je vais à l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment beau, va; y aura trois
voitures noires; je serai dans une.
CHARLES.
Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.
ERNEST.
Tu ne peux pas, tu n'es pas invité; si tu savais tout c'monde qu'il y a
dans le salon!
CHARLES.
Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?
ERNEST.
J'peux pas; j'ai pas envie.
CHARLES.
Moi j'ai j'ment pleuré quand ma grand'maman est morte.
ERNEST.
Elle t'grondait toujours.
CHARLES.
Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi je pleurais aussi.
ERNEST.
Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.
CHARLES.
Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?
ERNEST.
Si ma bonne veut.
CHARLES.
Nous jouerons à la garde nationale.
ERNEST.
Oui; mais alors je veux être Lafayette.
CHARLES.
Tu le seras: moi je serai artilleur.
ERNEST.
Nous ferons l'émeute.
CHARLES.
Ça y est.
ERNEST.
Otons-nous de la fenêtre, voilà un croque-mort qui se promène dans la
cour; ma bonne m'a dit que ces hommes-là étaient très-méchans.
SCÈNE IV.
(MIDI ET DEMI.)
MARGUERITE, _cuisinière de M. Royer_, PICARD, _dit_ Coeur-Volant,
_croque-mort._
PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.
Vous effondrez là, mademoiselle, une bien belle volaille; combien ça
peut-il revenir une pièce comme ça?
MARGUERITE.
3 francs 10 sous, 4 francs.
PICARD.
Je vous demande ça, parce que dernièrement, à un repas de corps que nous
fîmes, on nous compta une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au
prix de 6 francs.
MARGUERITE.
Oh! par exemple, on vous a joliment écorchés!
PICARD.
Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.
MARGUERITE.
Votre femme? Vous êtes donc marié?
PICARD.
Comment donc? mais sans doute; ça vous étonne?
MARGUERITE.
Dam! il me semblait que vous deviez-t'-être célibataire.
PICARD.
Le monde est drôle: mais nous sommes presque tous mariés. Tel que vous
me voyez, j'en suis à ma seconde femme; une grosse mère, bien fraîche,
bien réjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie près de la
Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore. Mais je n'ai eu qu'à me
présenter pour obtenir la préférence.
MARGUERITE.
Ça vous rapporte donc bien votre place?
PICARD.
Ce n'est pas l'intérêt qui l'a décidée; c'est mon humeur, mon caractère
franc et gai, mon physique: ensuite l'état n'est pas mauvais;--d'abord,
nous, nous ne connaissons pas de morte saison.
MARGUERITE.
Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les _sacquards_[14].
[Note 14: Nom des croque-morts en Bourgogne.]
PICARD.
Je crois bien. (_Avec importance._) On porte à bras chez vous?
MARGUERITE.
Oui, monsieur.
PICARD.
C'est ça; mais ici vous voyez que nous sommes sur un autre pied. Les
plus pauvres gens ne meurent qu'en voiture. Si je vous disais que ce
convoi-là va coûter plus de 25 louis à la famille de la défunte!
MARGUERITE.
Comment! 25 louis pour enterrer madame?
PICARD.
Ah! c'était votre maîtresse? Je parie que vous ne la regrettez pas?
MARGUERITE.
Ma foi, pas trop.
PICARD.
Il paraît qu'elle n'était pas commode?
MARGUERITE.
Oh! d'abord, avant sa maladie, elle était très-regardante sur la
dépense; et puis, après ça, depuis qu'elle était indisposée, fallait
faire trente-six tisanes, se relever la nuit.
PICARD.
Ces malades sont si exigeans!
MARGUERITE.
Avec ça que la femme de chambre est très-paresseuse, tout me retombait
sur les bras.
PICARD.
Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer une bien
excellente place! une très-forte maison!
MARGUERITE.
Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que un homme seul, je
veux voir, ça peut devenir bon, et puis il va nous faire faire, à la
femme de chambre et à moi, chacune deux robes pour deuil.
PICARD.
Alors, il ne serait pas délicat de sortir maintenant.
UNE VOIX.
Picard, ohé! Picard!
PICARD.
Pardon, mademoiselle, voilà qu'on enlève le corps, il faut que j'aille
donner un coup de main. Au plaisir de vous revoir.
(_Il sort._)
MARGUERITE.
Bonjour, monsieur. Il est aimable!
SCÈNE V.
(TROIS HEURES APRÈS MIDI.)--L'intérieur d'une voiture de deuil.
LE BEAU-FRÈRE de la défunte, SON COUSIN, DEUX ÉTRANGERS.
LE BEAU-FRÈRE.
Elle devait avoir de trente à trente-deux ans.
PREMIER ÉTRANGER.
C'est bien cela, l'âge critique pour les poitrinaires.
PREMIER ÉTRANGER.
Monsieur, sans indiscrétion, qu'avait-elle apportée en dot à Royer?
LE BEAU-FRÈRE.
60,000 francs.
DEUXIÈME ÉTRANGER.
J'aurais cru que c'était davantage. Mais, est-ce qu'il ne va pas être
forcé de restituer cette somme?
LE BEAU-FRÈRE.
Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.
DEUXIÈME ÉTRANGER.
Ah! fort bien.
(_Moment de silence._)
PREMIER ÉTRANGER.
Ce sont toujours de fort tristes cérémonies que celles auxquelles nous
allons assister.
LE BEAU-FRÈRE.
Sans doute.
PREMIER ÉTRANGER.
Avec ça, moi, qui vais immensément dans le monde, je connais tout Paris.
En sorte que continuellement je me vois forcé de remplir de ces sortes
de devoirs, qui sont très-pénibles.
LE COUSIN.
Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans
plusieurs maisons, à ce qu'il me semble.
PREMIER ÉTRANGER.
Cela est possible; je vais partout.
LE COUSIN.
Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur de dîner avec vous
chez Mme d'Angremont?
PREMIER ÉTRANGER.
En effet, monsieur, j'y étais. Un dîner bien remarquable!
LE COUSIN.
Ah! tout-à-fait. Des truffes à profusion, des vins, tout ce qu'il y a de
mieux; et puis, une maîtresse de maison faisant ses honneurs!...
PREMIER ÉTRANGER.
Admirablement.
LE COUSIN.
Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'êtes pas resté la soirée?
PREMIER ÉTRANGER.
Non, monsieur; ma femme était à l'Opéra, et je fus la chercher.
LE COUSIN.
Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensément de jolies femmes: on
a joué un proverbe de Théodore Leclercq; Mme d'Angremont y a été
charmante.
LE BEAU-FRÈRE.
C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Théodore Leclercq!
PREMIER ÉTRANGER.
Excessivement d'esprit, monsieur; et puis véritablement une gaieté,--à
faire rire des morts.
DEUXIÈME ÉTRANGER.
Nous voilà, je crois, au cimetière.
LE COUSIN.
Oui, où par parenthèse nous allons avoir de la boue jusqu'à la cheville.
LE BEAU-FRÈRE, au cousin.
Ah ça! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais que nous avons un
rendez-vous chez Véry à six heures moins un quart. Les voitures vous
ramenant chez vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.
(_Ils sortent de la voiture et entrent au cimetière._)
SCÈNE VI.
(MARDI, SEPT HEURES.)--Un salon de restaurateur.
ROYER.
Garçon, la carte et un bol.
LE GARÇON.
V'là, m'sieur. (_Dictant, au comptoir._) Bouteille de bordeaux,
julienne, filet sauté aux truffes, saumon sauce câpres, pâté de foie
gras, cardons au jus, salade, gelée d'orange, café. (_Apportant la
carte._) V'là, m'sieur.
ROYER, à part.
Ce restaurant n'est pas mauvais.--Mon chapeau, garçon.
(_Il sort._)
SCÈNE VII.
(MARDI, HUIT HEURES).--Un salon.
Mme SAINT-LÉON, GUSTAVE.
MADAME SAINT-LÉON.
Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime et que j'aime le
spectacle; mais je ne puis pas y aller ce soir: il viendra, j'en suis
sûre.
GUSTAVE.
Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterré sa femme?
MADAME SAINT-LÉON.
Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui il aura
besoin de se distraire, alors il me tombera sur les bras.
GUSTAVE, d'un air boudeur.
C'est bien gai?
MADAME SAINT-LÉON.
Il me semble, monsieur, que je suis ici la première victime; vous n'avez
pas de raison.
GUSTAVE.
Mais au moins tâche d'être libre pour notre partie de campagne.
MADAME SAINT-LÉON.
Sois tranquille.
JULIE, accourant.
Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voilà monsieur qui est en bas.
MADAME SAINT-LÉON
Là, qu'est-ce que je te disais?
GUSTAVE, prenant son chapeau.
Le ciel le confonde. Je vais monter un étage, j'aurai l'air de venir du
troisième. A demain.
(_Il sort._)
MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.
Cela va faire une petite soirée bien amusante! Il faudra qu'il la
paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre l'autre jour, mais je vais
aujourd'hui, positivement, lui demander le cachemire de sa femme.
SCÈNE VIII.
(HUIT HEURES UN QUART.)
Mme SAINT-LÉON, ROYER, _d'un front soucieux._
MADAME SAINT-LÉON, d'un air affectueux.
Ah! vous voilà, mon ami; j'avais peur que vous ne vinssiez pas ce soir;
je n'ai fait que penser à vous toute la matinée. Vont avez dû être bien
ennuyé! Comment allez-vous?
ROYER, avec un soupir.
Je suis tout malingre.
MADAME SAINT-LÉON.
Je conçois cela. (_Avec hésitation._) Est-ce que vous avez été au
cimetière?
ROYER.
Non, ce n'est pas l'usage... J'ai été à mon bureau.
MADAME SAINT-LÉON.
Comment, aujourd'hui?
ROYER.
Oui, ils sont là deux ou trois intrigans toujours prêts, quand on
s'absente, à entamer votre position; d'ailleurs j'avais un travail
pressé qui ne pouvait guère se remettre, une circulaire très-délicate
sur l'enseignement primaire. Eh bien! je m'en suis encore tiré; je
crois qu'elle sera remarquée; je vous l'apporterai demain soir dans _le
Messager_.
MADAME SAINT-LÉON.
Je la lirai avec plaisir. (_A part._) Avec beaucoup de plaisir.
(_Moment de silence._)
ROYER.
Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un peu de rhum; j'ai mal à
l'estomac.
MADAME SAINT-LÉON.
La cave est sur la console.--Vous n'avez peut-être pas dîné?
ROYER.
Si fait; j'ai essayé de manger quelques cuillerées de potage et une aile
de volaille, ça ne m'a pas passé. (_Il boit un verre de rhum._)--Le
ministre a été fort content de mon dernier rapport.
MADAME SAINT-LÉON.
Ah!
ROYER.
Il en a fait presque tout l'exposé des motifs de son projet de loi.
MADAME SAINT-LÉON.
C'est très-affable.--(_Moment de silence._) J'ai vu Mme Saint-Phal
aujourd'hui, elle m'a fort demandé de vos nouvelles.
ROYER.
A propos, je l'ai rencontrée l'autre soir, elle ne m'a pas vu; elle
était avec un grand jeune homme blond.
MADAME SAINT-LÉON.
Ah! tout de suite de mauvaises idées!
ROYER.
Non; mais cette femme-là est très-légère, et je ne me soucie pas que
vous la voyiez beaucoup.
MADAME SAINT-LÉON.
Mon Dieu! je ne la reçois presque jamais. Elle est venue aujourd'hui,
parce qu'elle avait un grand bonheur à me conter.
ROYER.
Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?
MADAME SAINT-LÉON
Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le général était en marché de
quelque chose pour elle qu'elle désirait depuis long-temps.
ROYER.
Quelque chose qu'elle désirait depuis long-temps?
MADAME SAINT-LÉON, négligemment.
Oui, un châle!--un cachemire!
ROYER.
Ah!
MADAME SAINT-LÉON.
Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une Anglaise qui veut se
défaire d'un.
ROYER.
Vos lampes vont bien mal, ma chère!
MADAME SAINT-LÉON
Mais non, c'est que la mèche n'est pas assez levée.--Il paraît que
cette Anglaise en a six.
ROYER.
Eh bien! je suis sûr qu'elle ne les met pas.
MADAME SAINT-LÉON.
C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui n'en ont qu'un...
ROYER.
S'en lassent tout aussi bien!
MADAME SAINT-LÉON.
Mais, mon ami, il faut toujours un châle.
ROYER.
Sans doute; mais les châles français, comme celui que je vous ai donné,
valent bien les châles étrangers, dont les dessins sont horribles.
D'ailleurs, qu'est-ce que ça prouve, un cachemire?
MADAME SAINT-LÉON
Qu'est-ce que prouve la croix de la légion-d'honneur que vous voulez
tous avoir? Jouissance d'amour-propre; au moins on n'a pas l'air d'une
grisette.
ROYER.
On peut très-bien avoir l'air distingué sans cela.
MADAME SAINT-LÉON
Alors pourquoi en aviez-vous acheté un des Indes à votre femme?
ROYER.
Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'étais tenu à une corbeille
convenable, et que dans une corbeille convenable il y a toujours au
moins quelques diamans et un cachemire.
MADAME SAINT-LÉON
Je suis sûre qu'elle le portait, elle!
ROYER.
Très-peu.
MADAME SAINT-LÉON
Tant pis; parce que s'il avait été un peu fané, je vous l'aurait repris.
ROYER.
Je ne vous l'aurais pas vendu.
MADAME SAINT-LÉON, souriant.
Vous aimeriez mieux me le donner?
ROYER.
Pas davantage!
MADAME SAINT-LÉON.
Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?
ROYER.
Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose que ma femme a
portée...
MADAME SAINT-LÉON, avec ironie.
Passe aux mains de la femme que vous aimez?
ROYER.
Je ne dis pas cela.
MADAME SAINT LÉON.
Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pensée, et c'est précisément pour
cela que j'avais envie de ce châle. Je voulais voir si vous ne mettiez
pas de différence entre votre femme et moi, si vous me croyez digne des
mêmes égards que vous aviez pour elle...
ROYER.
Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?
MADAME SAINT LÉON, avec dignité.
Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent; ils ont une valeur
réelle, tandis qu'un objet de toilette, qui a été porté...
ROYER.
Sais-tu que tu plaides bien?
MADAME SAINT LÉON.
Eh bien! écoute, Alfred, prête-le-moi pour quelques mois; je te le
rendrai après. (_S'approchant de lui, et arrangeant le noeud de sa
cravate._) Si tu savais, ça m'irait si bien!
ROYER.
Non, je le donnerai à ma belle-soeur.
MADAME SAINT LÉON, allant s'asseoir sur un sofa à l'autre bout du salon.
C'est vrai, ce sera plus convenable.
ROYER.
Tu vas bouder?
MADAME SAINT LÉON.
Non, monsieur; vous êtes bien libre de me préférer les personnes de
votre famille.
ROYER.
Allons! des folies maintenant.
MADAME SAINT LÉON.
J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, donner des
inquiétudes. Ce sont celles-là qu'on aime!
ROYER, assis auprès d'elle.
Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.
MADAME SAINT LÉON.
Non, monsieur.
ROYER.
Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis aujourd'hui si triste,
si à plaindre? Voyons, nous arrangerons tout cela.
MADAME SAINT LÉON.
Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de vous.
ROYER.
Irma!
MADAME SAINT-LÉON, le repoussant.
Laissez-moi, monsieur.
ROYER.
Ma petite Irma!
MADAME SAINT-LÉON.
Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.
SCÈNE IX.
(NEUF HEURES.)--L'atelier de M. Sagot, marbrier près le cimetière
Mont-Parnasse.
MADAME SAGOT.
Tenez, Jean, voilà une épitaphe qu'il faudra graver le plus tôt possible
sur cette pierre-là. On a bien recommandé de ne pas faire attendre.
JEAN, lisant.
_Ci-gît Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, chef de division aux
affaires ecclésiastiques, officier de la Légion-d'Honneur, morte à l'âge
de trente-deux ans. Elle fut bonne mère, bonne épouse. Son époux et son
fils inconsolables lui ont élevé ce monument.
De profundis._
C'est bien, madame, je ferai ça demain.
MADAME SAGOT.
Dès que vous aurez fini votre pierre, vous irez la poser, et vous
mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.
JEAN.
Oui, madame; bonsoir.
MADAME SAGOT.
Bonsoir, Jean.
SCÈNE X.
(NEUF HEURES UNE MINUTE.)--Le salon de Mme Saint-Léon.
MADAME SAINT-LÉON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.
Vous êtes insupportable.--Eh bien! vous vous en allez?
ROYER.
Oui, je suis fatigué; j'ai eu tant d'émotions aujourd'hui! J'ai besoin
de repos. Je vous apporterai le châle demain; mais vous ne le mettrez
pas de quelque temps. Qu'on n'aille pas le reconnaître sur vos épaules.
MADAME SAINT-LÉON.
Oui, mon ami.
ROYER.
Adieu, petite.
MADAME SAINT-LÉON.
Vous ne m'embrassez pas? (_Il l'embrasse et sort._)
SCÈNE XI.
(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)
MADAME SAINT-LÉON.
Julie, Julie, je l'aurai demain.
JULIE.
Quoi donc, madame?
MADAME SAINT-LÉON.
Le cachemire.
JULIE, se jetant à son cou.
Oh! madame, que je suis contente! Comme ça va vous aller!
MADAME SAINT-LÉON.
Tu n'as qu'à aller chercher demain mon petit châle rayé, chez le
dégraisseur; je te le donne.
JULIE.
Que vous êtes bonne; mais c'est le cachemire que je voudrais vous voir.
MADAME SAINT-LÉON.
Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en avoir un, depuis deux ans
qu'elle intrigue auprès du général.
JULIE.
Elle va être désolée.
MADAME SAINT-LÉON.
Tu ne sais pas? j'ai une idée. Il est de très-bonne heure encore; si
nous allions chez elle pour lui conter la nouvelle?
JULIE.
Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empêcher de dormir cette nuit.
MADAME SAINT-LÉON.
Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon chapeau.
(_Elles sortent toutes deux._)
SCÈNE XII
(MARDI SOIR, DIX HEURES.)--La chambre à coucher de Royer. Sur un panneau
auprès de la cheminée le portrait de sa femme.
ROYER, COIFFÉ DE NUIT, EN CALEÇON, PRÊT A SE METTRE AU LIT; MARGUERITE.
ROYER.
...Comme du temps de ma femme, un livre de compte que
j'arrêterai.--Avez-vous eu le soin de mettre le lit à l'air?
MARGUERITE.
Oui, monsieur; il y est resté toute la journée.
ROYER.
Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait qu'à pleuvoir.
MARGUERITE.
Je l'ai ôté, monsieur.
ROYER, prenant sa montre pour la monter.
Quelle heure est-il à la pendule?
MARGUERITE.
Il est, il est... Elle est arrêtée.
ROYER.
C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oublié de la monter. Voyez
l'heure qu'il est au salon.
MARGUERITE.
Dix heures dix minutes.
ROYER, près de la pendule.
Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser tomber.
(_Il monte la pendule, et fait sonner les heures._)
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!
ROYER.
Qu'est-ce que c'est donc?
MARGUERITE.
C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, il m'a semblé
qu'il me regardait.
ROYER.
Allons, sotte que vous êtes.--Vous dites qu'il était dix heures...
MARGUERITE.
Dix minutes, monsieur.
ROYER.
Mettons dix minutes et demie.--Donnez-moi la cage.--Là, je suis bien
aise d'avoir fait cette opération; je n'aime pas à ne point entendre
sonner l'heure la nuit quand je me réveille.
MARGUERITE.
Monsieur n'a plus rien à me commander?
ROYER.
Non. (_La rappelant._) Ayez-moi demain des sardines fraîches pour mon
déjeuner, et réveillez-moi à huit heures.
MARGUERITE.
Oui, monsieur.--Monsieur, je voulais vous dire pour la couturière...
ROYER.
C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de ça. Bonsoir.
(_Marguerite sort._)
ROYER, lisant le journal du soir.
Diable! la loi a passé à une grande majorité: allons, bravo, monsieur
le ministre; avec votre permission, je m'en vais remettre la lecture de
notre discours à demain; je tombe de sommeil.
(_Il éteint sa bougie et s'endort._)
LE MINISTÈRE PUBLIC.
Le Français né malin créa la guillotine.
Pierre Leroux était un pauvre charretier des environs de Beaugency.
Après avoir passé sa journée à conduire à travers les champs les trois
chevaux qui formaient l'attelage ordinaire de sa charrette, quand venait
le soir, il rentrait à la ferme où il servait, soupait sans grandes
paroles avec les autres valets, allumait une lanterne, puis allait se
coucher dans une manière de soupente pratiquée en un coin de l'écurie.
Ses rêves en général étaient peu compliqués et sans grande couleur; ses
chevaux, la plupart du temps, en faisaient tous les frais. Une fois
il se réveillait en sursaut au milieu des efforts qu'il faisait pour
relever le limonier qui s'était abattu; une autre fois _la Grisa_
s'était pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit il songea
qu'il venait de mettre à son fouet une belle mèche toute neuve, et que
son fouet refusait obstinément de claquer; cette vision l'émut si fort,
qu'étant venu à se réveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude de
placer chaque soir à côté de lui, et pour bien s'assurer qu'il n'était
pas frappé d'impuissance et privé de la plus belle prérogative qui
appartienne au charretier, il se mit à le faire résonner au milieu
du silence. A ce bruit, la chambrée entière fut en émoi, les chevaux
effrayés se levèrent en confusion, se ruèrent en hennissant les uns sur
les autres, et manquèrent de briser leurs longes; mais avec quelques
paroles calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et chacun se
rendormit; c'était là un des événemens marquans de sa vie qu'il ne
manquait guère de raconter chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en
éloquence, et qu'il se trouvait là un auditeur en humeur de l'écouter.
Dans le même temps, des rêves d'une tout autre forme préoccupaient
M. Desalleux, substitut du procureur général près la cour criminelle
d'Orléans. Ayant débuté avec éclat dans les fonctions du ministère
public quelque mois avant l'époque dont nous parlons, il n'était pas de
haute position de la magistrature à laquelle il ne se crût appelé, et
la simarre du garde-des-sceaux était une des visions courantes de ses
nuits. Mais c'était surtout pour les enivremens des triomphes oratoires
que sa pensée veillait durant le sommeil, lorsqu'une journée entière
avait été par lui courageusement dépensée aux études mortellement
graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau, celle des autres grandes
renommées des beaux temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait
pas aux étreintes de son impatient avenir; c'était jusque dans le passé
le plus lointain, jusqu'aux temps des merveilles de l'éloquence de
Démosthène, que son ame s'élançait; pouvoir par la parole, c'était là
l'espérance, le résumé pour ainsi dire du vouloir de toute sa vie,
concentrée dans cette passion, et s'étant déshéritée pour elle de tous
les plaisirs, de toutes les pensées de la jeunesse.