et même du théâtre, qu'elle ne connaissait que par ses lectures.
«Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart de ces livres mille
choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n'est pas _vrai_. Le faux
me déplaît comme mensonge; dans les actions, dans les écrits, dans les
arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi pourquoi je le
retrouve partout. Celui-ci affecte la simplicité; tel autre la grandeur.
Votre Diderot, dont vous m'avez prié de lire une tragi-comédie, avec son
amour prétendu pour la vérité, est le plus faux des hommes; chacun de
ses personnages a un sermon dans la bouche; il est imposteur comme un
chef de secte. D'autres sont faux et serviles comme des esclaves. Depuis
que Walter Scott a écrit des romans gothiques, tout le monde l'imite,
c'est insupportable. L'affectation est si déplaisante! c'est encore un
mensonge. Dans tous ces efforts de littérateurs, la conscience manque;
ils écrivent, non comme ils sentent, mais selon la manière qui doit,
suivant eux, flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs;
ils jouent un rôle, ils n'ont pas de personnage qui leur appartienne.
Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un homme monté sur des
échasses; d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les pauvres,
et, dans leur simplicité prétendue, se revêtent de haillons pour qu'on
les remarque. N'est-ce pas un Français qui a dit le premier que _le
langage humain fut donné à l'homme pour déguiser sa pensée_? La plupart
des écrivains ont apparemment choisi cette phrase pour mot d'ordre.
Je conçois que vous, messieurs, qui avez été élevés dans des colléges
latins et grecs, et qui vous préparez à pérorer dans les parlemens et
dans les salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous autres
femmes, nous ne comprenons guère ce travestissement universel que vous
appelez littérature; ce que nous aimons, ce qui me plaît, du moins,
c'est un trait de vérité, non affectée, comme il y en a tant chez
Sterne, mais franche comme chez votre Molière, de ces mots qui abondent
dans Shakespeare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de suite,
et dont on dit: _C'est cela_; de ces échappés de vue qui vous éclairent
tout à coup, sans que l'auteur soit devant vous, la plume à la main,
un masque sur le visage, tantôt comme un professeur prêt à vous
endoctriner, tantôt comme un bouffon ou un comédien, pour vous redire ce
que d'autres ont pensé, et détruire par là votre plaisir.»
Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux gazons de son parc
et les murs de briques du manor-house avait deviné la grande et seule
division qui existe réellement dans les arts et dans les ouvrages de
l'esprit; ainsi, dans la simplicité de ses vues profondes, elle avait
dépassé de bien loin La Harpe et le docteur Blair. On s'étonnera de
cette bizarrerie apparente. Cependant oublier combien il y a de rapports
entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine, c'est
oublier combien ce qui est vraiment simple est nécessairement profond.
Par leur instinctive connaissance du coeur, par leurs réflexions de tous
les jours, ou plutôt par leurs émotions, qui se transforment en pensées,
les femmes sont constamment plus rapprochées de la vérité que nous; et
ces idées justes et sagaces, ces aperçus d'une finesse extrême, dont
la source pure ne se mêle ni des préjugés de collége, ni de passions
d'école, de coterie, de secte, de parti, de corporation, de profession,
meurent presque toujours avec celles qui en ont été dotées. L'homme a
mille carrières où il peut laisser une trace de sa vie, imprimer son
passage et prouver qu'il a vécu. Pour les femmes, il n'en est pas ainsi;
la réserve imposée à leur vie s'étend à leurs pensées. Rarement des
circonstances spéciales viennent donner de la publicité et de l'avenir à
ces sentimens, à ces opinions, à ces observations; soit que leurs jours
s'écoulent au milieu des occupations, des plaisirs et des peines de la
vie domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la vieillesse, et
que tout s'évanouisse à la fois, beauté, grâces, intelligence, faculté
d'aimer, de sentir et de penser.
Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-être entre tous les hommes
qui ait pu entrevoir les éclairs de génie, les trésors de naïve et de
modeste sagesse que cet esprit supérieur renfermait, j'ose à peine
inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs à cet égard, de peur qu'une
légèreté trop commune n'élève un doute sur la véracité de ces souvenirs
même. Tous les jugemens qu'elle portait émanant d'une pensée vierge
et forte, et n'ayant rien d'emprunté ni de factice, étaient cependant
précieux à recueillir. Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me
paraît faite pour frapper les esprits, dans un temps où l'on s'occupe
beaucoup de littérature étrangère. On sait qu'aux yeux de la plupart des
critiques, le _Roméo et Juliette_ de Shakspeare a semblé une brillante
apothéose de l'amour, un chant élégiaque, une sorte de _Bérénice_
anglaise. Dans cette supposition, ils se sont fatigués pour expliquer
le style étrange, les concettis bizarres, les métaphores fantasques
de Roméo; et Johnson, incapable d'expliquer l'énigme, s'est contenté
d'accuser l'auteur, mais ce qu'un philologue et un lexicographe ne
découvrent pas dans un poète, une jeune fille peut l'apercevoir.
«Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) qu'il y a quelque chose
d'ironique dans _Roméo_, et que Shakspeare s'est un peu moqué de
l'amour. Le jeune homme est un aimable garçon, plein de légèreté,
d'étourderie, de tendresse et d'inconstance; son amour est de fantaisie
et de caprice, et son langage est fantastique comme sa passion. Il
aimait Rosalinde qui repoussait son hommage. Juliette se présente et
reçoit ses voeux inconstans; tout entier à l'impulsion nouvelle qui le
domine, Roméo ignore combien sa conduite est plaisante et insensée.
C'est Mercutio, placé à côté de lui, qui se charge d'exprimer les
intentions de Shakspeare, et qui passe son temps à railler l'amour et
l'amoureux. Aussi quand ce rêve bizarre, cette fantaisie, ce songe
vaporeux, se terminent par le meurtre, la douleur et le désespoir,
Mercutio, dont la gaieté devient inutile ou déplacée, disparaît; le
poète le tue et s'en débarrasse. Vous voyez bien qu'au lieu de chanter
un hymne à l'amour, comme vous le prétendez, Shakspeare le montre,
selon moi, comme un caprice né du moment, facile à détruire, fertile en
douleurs, aussi périlleux dans ses suites que léger dans ses causes,
comme un souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et
qui tue.» C'est, je l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais
entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.
Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie qui semblait
se moquer de sa victime. Pour Emma, les trois derniers mois de sa vie
furent singulièrement pénibles: elle passait d'une langueur accablante
à des angoisses insupportables; ce n'était plus qu'un fantôme. Sa soeur
Marie la soignait, et rien ne paraissait l'attrister comme la présence
de cette soeur, aussi condamnée, qui oubliait son propre destin pour
adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais remarqué chez Emma un
penchant assez vif pour l'exaltation religieuse; ses souffrances et
l'aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de
sa vie un caractère d'enthousiasme très-prononcé. Sa soeur Marie, assise
auprès de son chevet, écrivait sous sa dictée des hymnes ou chants
religieux qu'elle composait quand elle se trouvait mieux. On sait que
la versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge de peu
d'entraves, et que le sentiment poétique se meut librement dans le
rhythme qu'il veut choisir. Ces hymnes de la mourante sont magnifiques;
mais pour les reproduire dans leur énergie, le talent de Lamartine
serait nécessaire. Un soir la vieille tante s'aperçut que les doigts
blancs et amaigris d'Emma ne remuaient plus et restaient croisés sur sa
poitrine; tout était fini!
Marie restait seule; c'était la plus âgée et la plus délicate des trois
soeurs. Dans l'isolement où elle se trouvait, et douée d'un caractère
passionné, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins
elle la contempla sous cet aspect. Des symptômes assez légers, mais
heureux, nous donnaient une lueur d'espérance. Son pouls était faible;
mais le médecin s'applaudissait de ne pas y trouver le mouvement
irrégulier de la fièvre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur
pourprée qui apparaît ordinairement et fait tache au milieu de la livide
pâleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos
espérances, et son père lui-même, que la mort de ses deux filles avait
frappé d'une sorte de terreur, était plus assidu auprès de Marie; mais
si on cherchait à lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la
tête et gardait le silence. Elle semblait nous dire: «Il y a des secrets
que les mourans savent seuls.»
Bientôt une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pouvait plus se
lever dès qu'elle était assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand
nous l'avions placée sur le siége d'osier qui faisait face à la pelouse
du château, ses membres fatigués, ses jointures sans ressort, ses nerfs
détendus refusaient d'exécuter le moindre mouvement: il fallait la
reporter dans son lit.
Le père avait repoussé, une année auparavant, les propositions d'un
jeune étudiant d'Oxford, qui avait demandé Marie en mariage. C'était le
fils d'un tory, et par conséquent un objet de haine pour le _country
gentleman_, whig sans savoir pourquoi, et d'autant plus invincible dans
ses décisions, une fois prises, que son intelligence était plus courte
et plus bornée. Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur
dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir
détruit. On conseilla au père, qui voyait dépérir sa fille, maintenant
unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig à l'espérance de
sauver Marie. Il se résolut, non sans peine, à écrire au jeune homme,
qui malheureusement était parti pour l'Italie. Quatre mois s'écoulèrent,
pendant lesquels la jeune fille s'éteignit lentement.
Lorsqu'il arriva, il était trop tard. Elle vivait encore, mais quelle
existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Italie la ranimerait.
«Non, disait-elle, je mourrai près de mes deux soeurs, et je serai
ensevelie près d'elles. Nos trois tombeaux seront réunis dans le petit
cimetière du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai
respiré l'odeur et écouté le murmure soient là, près de moi, près de
nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimères, les
caprices d'un enfant; mais ne me les ôtez pas; ils me consolent.»
La vie fuyait lentement de son sein, comme un léger filet d'eau se perd
en été, et disparaît dans le sable. La dernière scène de cette tragédie
domestique fut déchirante. Le lieu de sépulture des habitans du village
et de ceux du château est situé sur une colline asses élevée, près de
l'église. Marie souffrait beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacité
de l'air qu'on respire sur les hauteurs hâte les progrès de la phthisie;
et plusieurs fois on s'était opposé à ce qu'elle allât visiter les
tombeaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extrême de la maladie,
et au moment où le dernier souffle, prêt à la quitter, vacillait,
annonçant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut
qu'on la portât auprès de ses deux soeurs, sur le siége d'osier de la
pelouse.
On dut lui obéir; toute espérance était détruite, et résister à ses
vives instances eût été une cruauté inutile. Henri et son père la
suivirent. Quand elle fut arrivée au lieu qu'elle avait désigné, elle
dit:
«Je me souviens d'avoir été là dimanche; on me soutenait, mais je
pouvais encore marcher... Maintenant...
Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.
«Mon ami, lui dit-elle, je vais là où sont mes soeurs, là où nous nous
reverrons tous, là où nous nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une
fois avant de mourir.»
Il se baissa; à peine eut-elle la force de l'entourer de ses bras... un
long soupir s'échappa... c'était le dernier.
J'ai assisté aux funérailles de la dernière de ces infortunées; je l'ai
vue descendre dans l'étroit et dernier séjour où elle repose. La stupide
et muette douleur du père me pénétra. L'ame de cet homme était elle-même
ébranlée. Quant à moi, le souvenir des trois soeurs ne m'a plus quitté.
Que sont les grandes infortunes dont on nous parle, les angoisses des
ambitions trompées qui remplissent l'histoire, les malheurs bruyans, les
catastrophes éclatantes qui nous émeuvent parce qu'elles nous effraient,
auprès de cette vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement
continuel, sensible, vers le terme fatal, de cette longue souffrance
suivie d'un long oubli!
Nées avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager aux autres,
faites pour aimer, pour être aimées, pour sentir toutes les affections
du coeur, quelles traces ont-elles laissées au monde? Trois pierres
funéraires dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs du
génie, revers du héros, ont leur consolation et leur récompense; mais
ici tant d'obscurité et tant de douleur! se voir mourir, se sentir
s'éteindre! Non, dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est
pas de plus dénuée de compensation et d'allégement que le sort de ces
trois soeurs, cette existence qui ne fut qu'un sacrifice à la mort, une
consécration de trois victimes.
LES REGRETS.
AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS.
On nous fera remarquer, nous nous y attendons bien, que la composition
dramatique que l'on va lire n'est pas conséquente au titre de ce livre,
qui promet des _contes_ et non des proverbes; mais le moyen d'obtenir
que l'imagination capricieuse à laquelle est dû ce recueil gardât,
l'espace d'un volume, l'unité d'une forme littéraire? Dans ses habitudes
fantasques, avoir conté pendant deux cents pages devenait une raison
toute concluante pour quitter la forme du récit, et se jeter brusquement
dans celle du drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait pas eu l'idée
de _prendre sa lyre_, pour formuler, sous le titre _d'Inondations_, de
_Stupéfactions_, ou de _Dévastations_, deux ou trois confidences de
poésie rêveuse.
Mais une chose bien autrement difficile à excuser, c'est l'atroce
calomnie dirigée contre la nature humaine, dans une suite de scènes où
l'on semble avoir voulu nier la religion des morts. Nous avons eu beau
nous récrier sur la crudité de ce tableau, protester contre sa vérité,
la mégère avec laquelle nous avions traité nous a répondu que nous
étions d'honnêtes coeurs, simples et naïfs, qui n'avions rien observé,
et qui prenions plaisir à nous leurrer d'agréables mensonges; elle nous
a soutenu, par exemple, qu'un mari, venant à perdre sa femme, était
quelquefois capable, non seulement de dîner, mais aussi de l'oublier le
jour même de son enterrement. Elle s'est jetée dans une métaphysique
incroyable pour nous prouver que les enfans, à l'exception de
quelques-uns d'entre eux, chez lesquels la sensibilité se développait
prématurément, n'avaient que l'intelligence de la douleur physique.
Enfin elle a été jusqu'à prétendre qu'ordinairement les domestiques se
souciaient fort peu de la mort de leurs maîtres, et qu'ils n'y voyaient
guère que l'occasion d'un habit neuf, dans le cas où on leur faisait
prendre le deuil.
Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation profonde que nous a causée
le développement de ces principes subversifs. Tout le monde sait, de
reste, qu'un homme tombant dans le veuvage reste toujours de huit à
quinze jours sans manger; que des enfans à la mamelle ont été vus
pleurant à chaudes larmes le jour de la mort de leur mère, surtout quand
la nourrice oubliait de leur donner à téter, et que, chez les anciens,
des esclaves se précipitaient souvent au milieu du bûcher de leurs
maîtres, afin de ne pas leur survivre. Obligés d'éditer, dans toute son
atrocité, une conception immorale, nous nous empressons de faire ici
nos réserves, en priant le public de croire qu'il n'a pas tenu à nous
qu'elle ne fût pas publiée.
_P.S._ Nous déclarons en outre ne pas nous associer aux insinuations
qu'on paraît avoir voulu diriger contre deux classes de femmes
recommandables par les soins qu'elles rendent à l'humanité souffrante:
celle des garde-malades, et celle des femmes dites _entretenues_.
PERSONNAGES.
Mme LAROCHE, garde-malade.
SOPHIE, ouvrière en linge.
ROYER, chef de division au ministère des affaires ecclésiastiques,
officier de la légion-d'honneur.
BOISSEL, premier expéditionnaire de son cabinet.
UN APPRENTI IMPRIMEUR.
ERNEST ROYER, fils de Royer, âgé de cinq ans et quelques mois.
CHARLES, son ami, âgé de six ans.
MARGUERITE, cuisinière de Royer.
PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.
DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CÔTÉ DE SA FEMME.
DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.
UN GARÇON DE RESTAURANT.
Mme SAINT-LÉON, rentière.
JULIE, sa femme de chambre.
GUSTAVE, clerc de notaire.
Mme SAGOT, marbrière.
JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.
LES REGRETS.
SCÈNE 1re.
(LUNDI SOIR SEPT HEURES.--Une chambre à coucher en désordre.--Sur la
cheminée plusieurs fioles ayant contenu des potions.)
MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.
Pauvre chère femme! elle n'a pas eu le temps seulement de finir son
looch. (_Buvant._) Il était fameux pourtant. Faudra que j'en fasse
compliment à M. Cadet. (_S'approchant du lit où Sophie est occupée à
coudre._) Ah ben! par exemple, vas-tu pas me coudre ça à points-arrière?
SOPHIE.
Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que ça soye solide: c'est
pas pour un jour que je l'ourle.
MADAME LAROCHE.
Sois donc tranquille, ça tiendra toujours assez bien pour jusqu'au
cimetière; après ça c'est l'affaire aux vers.
SOPHIE.
Saprestie! êtes-vous philosophe! Elle vous parle de ça comme d'une
demi-tasse à avaler.
MADAME LAROCHE.
Tu sens bien, chère petite, qu'on n'est pas venu jusqu'à mon âge, ayant
gardé quantité de malades que beaucoup me sont passés dans les bras,
sans se familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin
qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est déménager, c'est finir.
Aujourd'hui pour demain, ça peut être notre tour.
SOPHIE.
S'entend, mère Laroche, que le vôtre est plus près que le mien.
MADAME LAROCHE.
Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore périr plus d'une jeunesse.
Tiens donc, la petite Leroy, qui allait sur ses dix ans, et qui vous a
été troussée en trois jours de temps, la semaine passée.
SOPHIE.
Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles à mourir que
les jeunes personnes.--Quel âge qu'elle avait, cette pauvre dame que je
tiens là?
MADAME LAROCHE.
Vingt-neuf ans, à ce qu'elle disait. Moi je lui en aurais bien donné
trente-trois ou trente-quatre.
SOPHIE.
C'est tout de même mourir jeune.
MADAME LAROCHE.
Je crois bien, c'est la fleur de notre âge; d'autant plus que si
cette femme avait eu de la santé, il n'y avait rien de si heureux
qu'elle.--Allonge donc tes points.--Adorée de son mari, qui a une
très-jolie place...
SOPHIE.
Est-ce qu'il n'est pas pour les récompenses des mémorables journées?
MADAME LAROCHE.
Non, ça c'est à la mairerie; mais son bureau est rue de Grenelle. C'est
lui qui fait payer les suminaires.
SOPHIE, d'un air dédaigneux.
Ah! un fanatique.
MADAME LAROCHE.
Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires, deux français et un
vrai des Indes...
SOPHIE.
Trois châles pour lors?
MADAME LAROCHE.
Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues l'impossible;
montée en robes, en linge; que son mari ne la contrariait jamais,
qu'elle ordonnait tout dans la maison; même que son fils qui est gentil
tout plein est très-fort et très-grand pour son âge; avec tout ça
fallait qu'elle fût pomonique.
SOPHIE.
C'est terrible, ça!
MADAME LAROCHE, d'un air capable.
Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son médecin: C't'homme-là ne
la réchappera pas.
SOPHIE.
Taisez-vous donc; vos médecins c'est tous des faiseurs d'embarras.--V'là
qu'est fait, mère Laroche.
MADAME LAROCHE.
En te remerciant, ma fille.--Maintenant c'n'est pas le tout: faut que
tu me sortes adroitement le petit paquet d'hardes, parce que moi, la
portière a toujours l'habitude de m'appeler quand je passe, de manière
que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, ça ferait un
mauvais effet.--Tu fileras vite; alors toi t'auras le canezou.
SOPHIE.
Convenu.--Et vous, comme ça, vous allez rester toute la nuit auprès
d'elle?
MADAME LAROCHE.
Pauvre chère femme, c'est le dernier service.
SOPHIE.
Je n'oserais jamais, moi.
MADAME LAROCHE.
Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne te tirer par les
pieds? Comme dit l'auteur, va, les morts sont morts; laissons en paix
leur cendre.
SOPHIE.
Bonsoir, mère Laroche.
MADAME LAROCHE.
Bonsoir, ma fille.--Ne t'amuse pas en route, que la mère serait
inquiète. Vois-tu, le canezou qui est peut-être un peu élégant pour toi,
tu pourrais ôter un rang; ça te ferait une jolie garniture de bonnet.
SOPHIE.
Oui, mame Laroche.
MADAME LAROCHE.
Attends, je descends avec toi. Je vais dire à la cuisine qu'on me fasse
un peu de vin sacré! L'air de la nuit est mauvaise, il faut se tenir
l'estomac chaud.
(_Elles sortent_.)
SCÈNE II.
(LUNDI SOIR HUIT HEURES.--Le cabinet de Royer.)
ROYER, BOISSEL.
BOISSEL, entrant.
Monsieur le directeur m'a fait demander?
ROYER.
Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur qui m'est arrivé?
BOISSEL.
Hélas! oui, monsieur. Le garçon de bureau, en venant ce matin ici pour
prendre le porte-feuille, a appris le décès de madame votre épouse, il
nous l'a transmis.--Les bureaux sont dans la consternation.
ROYER, avec un soupir.
Que voulez-vous, mon ami?--Il n'y a rien de nouveau là-bas?
BOISSEL.
Nous avons eu la visite du secrétaire général; il a parcouru tous les
bureaux.
ROYER.
Qui était avec lui?
BOISSEL.
M. Certain le chef.
ROYER, à part.
Petit intrigant! (_Haut_.) C'est incroyable qu'on ne puisse pas
s'absenter un jour, et pour un motif aussi légitime, sans s'exposer à
des désagrémens.
BOISSEL.
Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrétaire général n'a pas du
tout paru piqué de votre absence.
ROYER.
Piqué de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit piqué ou non. Ne
voyez-vous pas qu'il est de la dernière inconvenance, quand il y a un
chef de service, de se faire accompagner par un de ses subalternes? Du
moment que monsieur le secrétaire-général voulait faire sa visite ce
jour-là, il devait me prévenir; j'aurais surmonté la préoccupation de
ma juste douleur, je me serais arraché aux derniers embrassemens d'une
épouse chérie, afin de me trouver à mon poste.
BOISSEL.
Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouvé très-étonnante la
conduite de M. Certain.
ROYER.
Du reste, je sais ce que j'ai à faire.--Dites-moi, mon cher
Boissel.--Asseyez-vous donc.--Je veux vous demander un service...
BOISSEL.
Deux, monsieur le directeur.
ROYER.
Qu'est-ce que vous faites le soir?
BOISSEL.
Mon Dieu, nous sommes une société, des employés, un médecin, quelques
avocats, il y a même là un homme, un ancien magistrat, je voudrais que
vous le connussiez, un homme du premier mérite. Nous nous réunissons
dans un café près de chez moi, on jase politique, on fait sa partie de
dames ou de dominos; quand on est célibataire...
ROYER.
Voyez-vous, j'ai là une liste des personnes de ma connaissance
auxquelles je veux envoyer des billets de faire-part. J'ai marqué aussi
dans l'_Almanach royal_ les différens fonctionnaires de l'ordre civil et
militaire auxquels je compte en adresser...
BOISSEL.
Oui, monsieur.
ROYER.
Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach, avoir bien soin de
n'oublier personne, et de votre belle écriture...
BOISSEL, riant.
Ah! monsieur le directeur.
ROYER.
Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous auriez donc la bonté de
plier les lettres, de mettre les adresses, et à mesure qu'il y en aura
un paquet de prêt, Cumilhac mon garçon de bureau viendra les prendre
pour les porter. Avant minuit vous pouvez avoir fini tout cela.
BOISSEL.
Oui, monsieur.
ROYER.