à peine au-dessus de la portée de la brute, et celle de M. Desalleux,
abstraite et rectifiée jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression,
se trouvèrent face à face. Il s'agissait entre eux d'un mince débat:
M. Desalleux, siégeant en son tribunal, demandait sur quelques indices
assez insignifians la tête de Pierre Leroux accusé d'un meurtre, et
Pierre Leroux défendait sa tête contre les empressemens de M. Desalleux.
Malgré la remarquable disproportion de forces que la Providence avait
mise dans ce duel entre les deux combattans, malgré l'intervention de
l'institution humaine, venant encore déranger la juste répartition
des chances dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de
preuves concluantes, l'accusé, selon toute apparence, aurait échappé
aux mains du bourreau; mais de cette indigence même de l'accusation
résultait pour elle l'occasion de faire un placement extraordinaire
d'éloquence, lequel devait devenir singulièrement utile à la réalisation
des belles espérances de M. Desalleux. En bon administrateur de son
avenir, il ne pouvait guère prendre sur lui de ne point en profiter.
Après cela, une circonstance fâcheuse se présentait pour le pauvre
Pierre Leroux. Quelques jours avant le commencement du procès, en
présence de plusieurs femmes aimables qui se faisaient fête d'y
assister, le jeune substitut avait laissé entrevoir la ferme confiance
d'obtenir du jury un verdict de condamnation; il n'est personne qui ne
comprenne la situation fausse dans laquelle il allait se trouver si
cette condamnation lui manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact,
venait la tête sur ses épaules donner un démenti à l'omnipotence de sa
parole accusatrice. Aussi ne le blâmez pas, l'officier du ministère
public; s'il ne fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus de
mérite à le paraître, que plus de mérite à se montrer éloquent, comme
depuis plus d'un siècle on ne l'avait point été au barreau d'Orléans.
Oh! que n'étiez-vous là pour voir comme ils furent émus ces pauvres
messieurs les jurés, jusqu'au plus profond de leurs entrailles, quand,
dans une belle péroraison sonore, on leur fit l'effrayant tableau de la
société ébranlée jusque dans ses fondemens, de la société prête à entrer
en dissolution, le cas échéant de l'acquittement de Pierre Leroux!
Que n'assistiez-vous aux courtois éloges échangés entre la défense et
l'accusation, quand l'avocat de l'accusé, prenant la parole, commença
par déclarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage au brillant
talent oratoire déployé par le ministère public! Que n'entendiez-vous
le président de la cour faisant des mêmes félicitations le texte de
son exorde, si bien que rien ne vous aurait défendu de croire qu'il
s'agissait académiquement de décerner un prix d'éloquence, et point du
tout d'ôter la vie à un homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une
foule de _dames élégamment parées_, comme dit un récit de journal, la
soeur de M. Desalleux recevant les complimens de toutes les femmes de sa
société, tandis qu'un peu plus loin son vieux père pleurait de bonheur
en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il avait mis au monde.
Six semaines environ après toute cette joie de famille, Pierre Leroux
monta avec l'exécuteur des hautes-oeuvres sur une charrette qui
l'attendait à la porte de la prison criminelle d'Orléans. Ils se
rendirent à la place du Martroie, qui est le lieu où se font les
exécutions; il y trouvèrent un échafaud qui avait été dressé pour
eux, et beaucoup de monde qui les attendait. Pierre Leroux, avec la
résignation que met à Paris un sac de farine à se hisser, au moyen d'une
poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier de l'échafaud.
Comme il arrivait aux derniers degrés, un rayon de soleil, qui se jouait
sur l'acier brillant et poli du glaive de la justice, lui donna dans
les yeux, il parut prêt à chanceler; mais l'exécuteur, avec le courtois
empressement d'un hôte qui sait faire les honneurs de chez lui,
le soutint par-dessous les bras, et le posa sur le plancher de la
guillotine; là Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui était
venu pour formuler le procès-verbal de l'exécution, MM. les gendarmes
chargés de veiller à ce que l'ordre public ne fut pas troublé dans le
compte qu'il allait régler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de
justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrèrent avec une
complaisance pleine d'égards comment il devait se placer sous le
couteau. Une minute après, Pierre Leroux fit divorce avec sa tête; cela
fut pratiqué avec une telle dextérité que plusieurs de ceux qui étaient
venus pour assister à un spectacle furent obligés de demander à leurs
voisins si la chose était déjà faite, et alors ils jurèrent bien qu'on
ne les prendrait plus à se déranger pour si peu.
Trois mois s'étaient écoulés depuis que la tête et le corps de Pierre
Leroux avaient été jetés dans un coin du cimetière, et, selon toute
apparence, la fosse ne recélait plus que ses ossemens, quand une
nouvelle session des assises s'étant ouverte, M. Desalleux eut encore à
soutenir une accusation capitale.
Le veille du jour où il devait porter la parole, il quitta de bonne
heure un bal auquel il avait été invité avec toute sa famille, dans un
château des environs, et revint seul à la ville, afin de préparer sa
cause pour le lendemain.
La nuit était sombre; un vent chaud du midi sifflait tristement dans la
plaine, cependant que les bourdonnemens de la fête dansaient encore à
son oreille.
Aussi il ne tarda pas à être saisi d'une grande mélancolie. Le souvenir
de bien des gens qu'il avait connus, et qui étaient morts, lui revenait;
et, sans trop savoir pourquoi, il se mit à songer à Pierre Leroux.
Néanmoins, quand il approcha de la ville, et que les premières
lumières du faubourg commencèrent à briller, toutes ces sombres idées
s'évanouirent; et quand il fut une fois devant son bureau, entouré de
ses livres et de ses procédures, il ne pensa plus qu'à son plaidoyer,
qu'il aurait voulu faire plus éloquent qu'aucun de ceux qu'il avait
encore prononcés.
Déjà son système d'accusation était à peu près arrangé. Pour le
remarquer en passant, c'est chose assez étrange que l'on puisse dire en
langage social un système d'accusation, c'est-à-dire une manière absolue
de grouper un ensemble de faits et de preuves en vertu duquel on
s'approprie la tête d'un homme, comme on dit un système de philosophie,
c'est-à-dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes à l'aide
duquel on fait triompher quelque innocente vérité, théorie ou rêverie
morale.--Son système d'accusation commençait donc à venir à bien,
quand la déposition d'un témoin, qu'il n'avait pas encore examinée,
se présenta à lui sous un aspect à renverser tout l'édifice de sa
certitude. Il eut bien quelques momens d'hésitation, mais, ainsi que
nous l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du ministère public,
comptait pour le moins aussi souvent avec son amour-propre qu'avec sa
conscience. Appelant à lui toute sa puissance de logique et toutes les
roueries de la parole, se prenant corps à corps avec ce malencontreux
témoignage, il ne désespéra pas de l'enrégimenter au nombre de ses
meilleurs argumens; seulement le travail était pénible, et la nuit
s'avançait.
Trois heures venaient de sonner, et les bougies placées sur son bureau,
prêtes à s'éteindre, ne jetaient plus qu'une pâle lueur.
Après les avoir renouvelées, comme le travail l'avait fortement
échauffé, il fit quelques tours dans la chambre, vint se rasseoir
dans son fauteuil, sur le dos duquel il se renversa, puis, dans cette
attitude, suspendant sa pensée, à travers une fenêtre placée vis-à-vis
de lui, il contemplait les étoiles qui brillaient dans le ciel. Tout à
coup ses yeux, en descendant le long du vitrage, rencontrèrent deux yeux
fixes qui le regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se
jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les changea de
place; mais la vision ne lui apparut que plus distincte. Comme il ne
manquait point de coeur, s'armant d'une canne, la seule arme qu'il
eût sous la main, il alla ouvrir sa croisée, pour voir quel était
l'indiscret qui venait ainsi l'observer à une pareille heure. La chambre
qu'il occupait était élevée de plusieurs étages; au-dessus et au-dessous
de lui, le mur était à pic et ne présentait aucun accident au moyen
duquel on pût descendre ou monter; dans l'espace étroit qui régnait
entre la fenêtre et le balcon, aucun objet ne pouvait se dérober à son
regard, et cependant il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait été
en proie à une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens durant la
nuit, et il se remit en riant à son travail. Mais il n'avait pas écrit
vingt lignes que, dans un coin obscur de sa chambre, il entendit remuer
quelque chose: cela commença à l'émouvoir, car il n'était pas naturel
que ses sens ainsi l'un après l'autre conspirassent pour le tromper.
Ayant regardé cette fois avec attention pour découvrir d'où venait ce
frôlement, il vit un objet noirâtre, qui s'avançait en sautillant par
bonds inégaux, comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition se
rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus hideux, car elle
prenait, à ne pas s'y méprendre, la forme d'une tête humaine séparée du
tronc, et dégouttante de sang; et quand, par un lourd élan, elle vint
s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers épars de son dossier,
M. Desalleux reconnut les traits de Pierre Leroux, qui sans doute était
venu pour lui apprendre que dans un magistrat conscience vaut mieux
qu'éloquence. Succombant sous une indicible impression de terreur, il
s'évanouit; le lendemain, on le trouva étendu sans connaissance au
milieu de ce sang, qui avait coulé dans la chambre, sur son bureau, et
jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on pensa, et il n'eut garde de
dire le contraire, qu'il avait été surpris par une hémorragie. Il est
inutile d'ajouter qu'il ne fut pas en état de porter la parole, et que
tous ses préparatifs oratoires furent perdus.
Bien des jours se passèrent avant que le souvenir de cette terrible nuit
sortit de sa mémoire, bien des jours avant qu'il pût supporter sans
terreur les ténèbres et la solitude. Au bout de quelques mois cependant,
l'apparition ne s'étant pas renouvelée, l'orgueil de l'esprit commença à
contrebalancer le témoignage des sens, et il se demanda de nouveau s'il
n'avait pas été dupé par eux. Afin de mieux infirmer cette autorité,
dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas complétement, il
appela à son aide l'opinion de son médecin, en lui faisant la confidence
de son aventure. Le docteur, qui, à force de regarder dans les cerveaux
sans découvrir la moindre trace de quelque chose qui ressemblât à une
ame, était arrivé à une savante conviction de matérialisme, ne manqua
pas de rire aux éclats en écoutant le récit de la vision nocturne.
C'était peut-être la meilleure manière de guérir son malade; car, de
cette façon, en ayant l'air de prendre en dérision sa préoccupation, il
forçait, pour ainsi dire, son amour-propre à prendre parti dans la
cure. Il ne fut pas d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrassé
d'expliquer à M. Desalleux son hallucination par un excès de tension
de la fibre cérébrale, suivie d'une congestion et d'une évacuation
sanguine, qui avait fait justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas
vu. Puissamment rassuré par cette consultation, dont aucun accident ne
vint contredire la sagesse, M. Desalleux reprit peu à peu sa sérénité
d'esprit, et presque toutes ses habitudes; il les modifia seulement en
ce sens, qu'il travailla avec une application moins opiniâtre, et se
livra par les conseils du docteur à quelques distractions de monde qu'il
avait fort évitées jusque là.
Pour un homme d'étude, que sa santé exile dans les salons, la seule
manière de rendre sa situation supportable, c'est de l'accepter
loyalement et sans nulle réserve; c'est de se faire franchement, quoi
qu'il puisse lui en coûter, tout d'abord homme de plaisir. Il y a aux
choses que l'on fait avec conscience, même aux moins avenantes, je ne
sais quel entraînement et quelle consolation; et puis, après tout, il
n'est peut-être pas d'homme d'une nature si complétement supérieure,
qu'une occupation à laquelle se plaît ce qu'on appelle la société,
c'est-à-dire tout le monde, ne puisse le distraire à son tour, s'il ne
prend pas trop conseil de sa morgue intellectuelle.
Employées avec précaution, les femmes, dans ces sortes de cas, peuvent
devenir une excellente diversion; et aussi bien que personne, M.
Desalleux était en position de s'en assurer; car sans parler de quelques
avantages extérieurs, le retentissement de ses succès oratoires, et,
peut-être plus encore, le peu d'empressement qu'il montrait pour
d'autres succès, l'avaient rendu l'objet de plus d'une fantaisie
féminine. Mais il y avait dans la donnée de sa vie quelque chose de trop
positif pour qu'il consentit à ce que même l'amour d'une femme y trouvât
place sans condition. Entre les coeurs qui paraissaient vouloir se
donner à lui, il calcula quel était celui dont la bonne volonté
s'escompterait le plus convenablement, sous la forme d'un mariage, en
argent, utiles relations et autres avantages sociaux. La première partie
de son roman ainsi arrêtée, il vit sans déplaisir que la fiancée qui
lui procurerait tout cela était une jeune fille gracieuse, élégante et
spirituelle, et alors il se mit à l'aimer de toute la fureur dont il
était capable, avec approbation et privilége de ses père et mère,
jusqu'à ce que mariage s'ensuivit.
Depuis long-temps Orléans n'avait pas vu une plus jolie fiancée que
celle de M. Desalleux; depuis longtemps Orléans n'avait pas vu de
famille plus heureuse que celle de M. Desalleux; depuis long-temps
Orléans n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi brillant
que celui de M. Desalleux.
Aussi, ce soir-là, pour un moment il avait laissé en paix son avenir, et
il vivait dans le présent. Fait prisonnier dans un coin du salon par
un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un procès, il
regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois
quarts; il avait aussi remarqué que deux fois depuis minuit la mère de
la mariée était venue lui parler bas, que celle-ci avait répondu avec un
visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air préoccupé. Tout
à coup, à la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir, à un certain
chuchotement qui courait dans l'assemblée, qu'il venait de se passer
quelque chose. Ayant jeté les yeux, pendant que le plaideur plaidait
toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur
avaient occupées pendant toute la soirée, il ne les vit plus. Alors le
grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court
compagnie à l'argumentation de son solliciteur, il s'avança, par
d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment où
des domestiques passaient chargés de rafraîchissemens, il s'esquiva,
croyant n'avoir été remarqué par personne; ce qui était une grande
prétention, car, depuis le moment où la mariée avait quitté le bal,
toutes les demoiselles de dix-huit à vingt-cinq n'avaient plus perdu de
vue le marié.
Au moment où il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa
belle-mère, qui en sortait avec les dignitaires dont la présence avait
été nécessaire au coucher de la mariée, et quelques matrones qui
s'étaient jointes d'office au cortége. D'un ton ému, et en lui serrant
vivement la main, sa belle-mère lui dit à voix basse quelques paroles;
on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux répondit par
quelques mots affectueux et par un sourire, et certes à cet instant il
ne songeait pas à Pierre Leroux.
Au moment où il ferma la porte de la chambre, sa fiancée était déjà
couchée; par un arrangement qui lui parut étrange, les rideaux du lit
avaient été tirés sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre.
La solennité de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont
l'ouverture allait nécessiter une certaine diplomatie, redoublèrent chez
le marié un embarras d'autant plus facile à comprendre qu'il s'était
rarement donné l'occasion de s'aguerrir, de manière à mener lestement de
pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui
courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de
noces, jetées autour de lui dans un gracieux désordre. D'une voix mal
assurée il appela sa fiancée. N'ayant pas reçu de réponse, il retourna,
peut-être pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau
qu'elle était bien fermée, puis s'approchant du lit, il écarta doucement
le rideau.
A la lumière incertaine de la lampe de nuit qui éclairait la chambre,
une singulière vision lui apparut.
Près de sa fiancée, dormant d'un profond sommeil, une chevelure noire,
et qui n'était pas celle d'une femme, se dessinait sur la blancheur
de l'oreiller, où elle occupait sa place. Etait-il la victime de
quelques-unes de ces mystifications destinées à troubler les mystères
de la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur était-il venu le
détrôner, même avant son couronnement? Dans tous les cas, son substitut
prenait assez peu de souci de lui; car, ainsi que sa femme, il était
endormi d'un profond sommeil, et avait le visage tourné vers le fond
de l'alcôve. Au moment où M. Desalleux se penchait sur le lit pour
reconnaître les traits de cet hôte étrange, un long soupir, comme celui
d'un homme qui se réveille, traversa le silence; en même temps la face
de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une épouvantable
ressemblance, celle de Pierre Leroux.
En se voyant pour la seconde fois en proie à cette horrible vision,
le magistrat aurait dû comprendre qu'il y avait dans sa vie quelque
méchante action dont il lui était demandé compte: sa conscience, s'il
eût voulu prendre le soin de l'interroger, n'eût point été en peine de
lui apprendre quel était son crime; la chose une fois bien expliquée,
ce qu'il aurait eu de mieux à faire, c'eût été de se mettre en prières
jusqu'au matin, puis, le jour venu, d'aller à sa paroisse faire dire
une messe pour le repos de l'ame de Pierre Leroux: au moyen de ces
expiations et de quelques aumônes faites aux pauvres prisonniers,
peut-être eût-il recouvré le repos de sa vie, et se fût-il pour jamais
dérobé à l'obsession dont il était l'objet.
La pensée de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, ne lui permit pas
de songer à ce pieux recours. Le coeur chaud de désirs, il se sentit
le courage d'entrer en lutte ouverte avec le fantôme qui venait lui
disputer sa fiancée, et il essaya de le saisir par sa chevelure pour
le jeter hors de l'appartement. Au mouvement qu'il fit, la tête ayant
compris son intention commença à grincer des dents, et comme il avançait
la main sans précaution, elle lui fit une morsure profonde: mais cette
blessure augmenta encore la rage du valeureux époux, il regarda autour
de lui pour chercher une arme, alla ramasser dans la cheminée la barre
de fer qui servait à retenir les tisons, et, en déchargeant de toutes
ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait de donner la mort à
la mort, et d'écraser son hideux ennemi. Mais les choses se passaient
comme aux théâtres de marionnettes en plein vent, où Polichinelle
esquive, en faisant le plongeon, les coups de bâton qu'on lui destine. A
chaque fois que la barre de fer se levait, la tête faisait adroitement
un saut de côté et laissait frapper l'arme à vide. Cela dura quelques
minutes jusqu'à ce que, s'élançant par un bond prodigieux par-dessus
l'épaule de son adversaire, elle disparut derrière lui, sans qu'il pût
la retrouver dans aucun coin de l'appartement et deviner par où elle
s'était échappée.
Après une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il lui fut prouvé qu'il
était bien maître du champ de bataille, il retourna auprès de sa femme
qui, pendant le combat, avait miraculeusement continué son sommeil, et,
malgré le désordre _de la couche hyménée_ sur laquelle la tête avait
laissé quelques traces sanglantes, il se disposait à en prendre
possession; mais, au moment où il soulevait le drap pour se glisser
dessous, il s'aperçut avec horreur qu'une vaste mare de sang chaud,
conséquence du séjour qu'y avait fait son odieux rival, occupait sa
place et baignait les reins de sa fiancée. Plus d'une heure se passa
sans qu'il fût parvenu à étancher ce sang, qui, malgré tous ses efforts,
ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. En tracassant dans
la chambre, il renversa la lampe qui l'éclairait et demeura dans une
obscurité qui augmenta son embarras. Cependant la nuit s'écoulait; et,
malgré toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient y mettre,
le magistrat avait juré que son mariage serait consommé! Après avoir
étendu sur le drap humide deux ou trois couches de linge sec, qui ne
lui paraissaient pas devoir être de long-temps traversées, il se coucha
bravement dessus; et, commençant à appeler sa fiancée des noms les plus
tendres, il essayait de la réveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors
il l'attira à lui, l'enlaça dans ses bras et la couvrit de baisers; elle
continua son sommeil et parut insensible à toutes ses caresses. Que
signifiait cela? était-ce une feinte de jeune fille qui donnait pour
n'avoir point à faire les honneurs de sa virginité mourante? Dans cette
nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'était-il abattu sur ses yeux?
Dans ce moment, le jour devait commencer à poindre; espérant que ses
premiers rayons achèveraient de rompre tous les enchantemens odieux
auxquels il avait été en proie, M. Desalleux se leva et alla ouvrir les
persiennes et les rideaux de ses fenêtres, pour laisser pénétrer dans
l'appartement la clarté matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce
sang ne tarissait point. Emporté par son fougueux courage, dans son duel
avec la tête de Pierre Leroux, lorsqu'il croyait frapper sur elle, il
avait frappé sur la tête de sa bien-aimée: le coup avait été si rudement
porté qu'elle était morte sans même laisser échapper un soupir; et, à
l'heure où il la contemplait, son sang n'avait pas encore fini de couler
par une profonde ouverture qu'il lui avait faite à la tempe gauche.
Nous laissons aux physiologistes à expliquer ce phénomène: mais en
voyant qu'il avait tué sa femme, il fut saisi d'un accès de rire
inextinguible, qui durait encore au moment où sa belle-mère vint frapper
à la porte de la chambre, pour savoir comment les époux avaient passé la
nuit. Son effroyable gaieté redoubla lorsqu'il entendit la voix de la
mère de la défunte. Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la
traînant en face du lit pour qu'elle contemplât bien ce beau spectacle,
il fut atteint d'un redoublement de rire qui ne se calma que quand il
vint à haleter sous un hoquet furieux.
Accourus au cri terrible qu'avait jeté la pauvre mère avant de
s'évanouir, tous les habitans de la maison furent témoins de cette
horrible scène, dont le bruit ne tarda pas à se répandre dans la ville.
Le matin même, sur un mandat du procureur-général, M. Desalleux fut
conduit dans la prison criminelle d'Orléans, et on a remarqué depuis que
la chambre où il fut déposé était celle qu'avait habitée Pierre Leroux
jusqu'au moment de son exécution.
La fin du magistrat fut un peu moins tragique.
Déclaré, sur l'avis unanime des médecins, atteint de monomanie et de
folie furieuse, celui qui s'était cru destiné à remuer le monde par sa
parole fut conduit à l'hôpital des fous, et, durant plus de six mois, on
le tint enchaîné dans une cellule obscure. Au bout de ce temps, comme il
n'avait donné aucun signe de férocité, on lui ôta sa chaîne et il fut
mis à un régime plus doux.
Aussitôt qu'il eut la liberté de ses mouvemens, une étrange folie,
qui ne le quitta plus, se déclara chez lui; il croyait être artiste
funambule, et, du matin au soir, il dansait avec les gestes et tout
les mouvemens d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure une
corde.
Un libraire d'Orléans a eu l'idée de recueillir en un volume les
plaidoyers qu'il avait prononcés durant sa courte carrière oratoire.
Trois éditions successives en ont été enlevées. L'éditeur en prépare une
quatrième en ce moment.
LE GRAND D'ESPAGNE.
Lors de l'expédition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour
sauver Ferdinand VII du régime constitutionnel, je me trouvais, par
hasard, à Tours, sur la route d'Espagne.