Au moment même où Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez

lequel était alors déposé son violon entendit dans l'intérieur de

l'étui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pincée

vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait être, il sentit

un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'étaient

brisées d'un même coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les

luthiers appellent l'_ame_, étaient tombés, et on l'entendait rouler

dans l'intérieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre

dommage. Un luthier fut chargé de réparer ce désordre. En sortant de ses

mains, le violon avait tout-à-fait perdu sa qualité de son. Ce qu'on n'y

retrouvait plus surtout, c'était cette puissance d'excitation nerveuse

qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il était cependant, il restait

encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie

européenne.

Quelques mois après, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'étant

répandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui

jusque là avait gardé le silence, parla de ses soupçons; et comme

la disparition subite de Tobias avait déjà fort excité l'attention

publique, il n'eut pas grand'peine à leur donner créance. Le peuple

s'ameuta devant la boutique, qui était fermée depuis près de trois

années, en brisa la clôture, et pénétra dans l'intérieur. Plusieurs

objets suspects, entre autres les pièces de l'appareil transfusoire dont

j'ai parlé, quelques livres écrits en caractères étrangers, y furent

trouvés, et contribuèrent à mettre en mauvaise renommée la mémoire du

luthier, qui heureusement ne laissait après lui aucun parent. Pendant

plus de deux mois le clergé ne fut occupé qu'à dire des messes que les

ames dévotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius.

Le lendemain du jour où la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix

rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouvèrent marquées

sans qu'on pût savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le

propriétaire de la boutique, qui avait déjà essayé inutilement de la

louer à bas prix, avant la mort de Tobias, a dû renoncer à l'espoir d'en

tirer parti d'aucune façon. Il se propose, à ce qu'on assure, de la

faire démolir incessamment, et les gens du quartier s'en réjouissent

fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais

bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes,

auxquels les esprits sensés ne doivent point ajouter foi; car on ne

saurait trop se défier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple

se livre si facilement.

On remarquera que ceci était la morale du conte que le magistrat avait

raconté à mon arrière-grand-père.

LA FOSSE DE L'AVARE.

(Lieu de la scène: un village près Badajoz, le cimetière.--Sept heures

du soir.)

GARCIAS, FOSSOYEUR, JOSÉ, SON VALET.

JOSÉ.

Maître, creuserons-nous long-temps encore? Voici dix pieds de terre que

nous remuons depuis deux jours! Saint Jacques de Galice m'ait en aide!

Ouf! je suis las!

GARCIAS.

Un peu de courage, garçon; tu seras payé de ta peine: va toujours, José,

va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils! Nous avons encore cinq

bons pieds de terre à jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, fossoyeur

depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer à sa parole, ni attraper une

vieille pratique. Mon marché est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses

engagemens en honnête chrétien.

JOSÉ.

Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi descendrions-nous

si bas ce pauvre cadavre? Que craignez-vous, maître? Il a voulu quinze

pieds de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si

vous lui avez donné son compte? Allez, vous ne courez pas risque d'être

cité devant le corrégidor.

GARCIAS.

C'est pourtant vrai, José, qu'il a voulu, le vieil avare, être enterré

aussi loin des hommes que possible.

JOSÉ.

Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?

GARCIAS.

Ou espère-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l'ange de la

résurrection n'aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort

pour l'atteindre?

JOSÉ.

C'est peut-être son idée... peut-être qu'il a raison.

GARCIAS.

Pauvre niais! tu crois que l'ange de la résurrection est fossoyeur.

JOSÉ.

Je penserai à cela... ou je le demanderai au curé.

GARCIAS.

Creuse, creuse, José; tu n'es bon qu'à ton métier. Creuse, tu ne

trouveras pas le bon sens que tu as perdu.

JOSÉ.

Du bon sens, maître! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui

dont nous préparons le domicile? A propos, maître, pendant que nous

sommes en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de cet homme-ci?

pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse? quelle raison il vous a

donnée? Cela me taquine. Cette histoire doit être drôle; notre homme

était assurément un imbécile.

GARCIAS.

Oui, José.

JOSÉ.

J'aime les contes d'imbéciles; ils m'amusent plus que tous les autres.

Et celui-là en était un, comme vous dites. Avare, avare! que c'est bête

d'être avare! n'est-ce pas, maître? Avoir de l'argent et ne pas manger;

être riche et se faire pâtir! c'est plus niais que moi.

GARCIAS.

Tu as trop d'esprit aujourd'hui, José. Mais, tiens, nous sommes las;

apporte le bissac; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens

t'asseoir près de moi; là. Je vais te dire l'histoire d'un homme comme

le bon Dieu n'en a jamais créé qu'un seul.

JOSÉ.

Diable!

GARCIAS.

Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien à ton aise,

et écoute.

JOSÉ.

Oui, maître.

GARCIAS, d'un ton de prédicateur.

Aucune des créatures que Dieu a faites à son image ne ressemblait à don

Ferrero.

JOSÉ.

Maître, permettez que je vous arrête ici. Le diable a-t-il donc été fait

à l'image de Dieu?

GARCIAS.

Oui... non...--Tu es un sot, José.

JOSÉ.

En attendant, vous ne me répondez pas.

GARCIAS.

Je ne te dirai pas l'histoire d'Andréa Ferrero, dont le cercueil est là,

tout à côté de nous.

JOSÉ.

Si fait, si fait; je vais me taire. J'écoute de toutes mes oreilles.

C'est demain dimanche; je leur conterai cela, le soir à la veillée, et

je commencerai par leur dire: Écoutez, mes camarades, la grande, la

nouvelle histoire de _la Fosse de l'avare_. C'est un beau commencement.

GARCIAS.

Écoute donc et profite.

JOSÉ.

J'écoute, maître.

GARCIAS, toujours d'un ton solennel.

C'est une grande leçon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil

dont nous allons confier le dépôt à la terre. Le maigre squelette qui

bientôt va reposer dans le trou profond que nous venons de lui préparer

n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, pas d'autre

avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en rassasiait sans pouvoir

jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, au milieu du marché de notre ville,

jeter un regard avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui;

quelque chose de démoniaque émanait de ce regard. Je m'étonnais qu'il

pût s'abstenir de voler et d'assassiner, mais Andréa Ferrero était

timide. La cupidité jointe au courage fait le brigand; jointe à la

lâcheté, elle fait l'avare.

JOSÉ.

Maître fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; vous dites presque aussi

bien que le curé.

GARCIAS.

Les morts instruisent. Tu as dû remarquer cet oeil d'un gris

verdâtre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils

s'approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s'allongeaient

comme des griffes; alors même que leur étreinte ne saisissait que l'air

et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient encore pour

enserrer leur métal chéri. Etait-il obligé de changer une pièce, il

semblait vous dévorer de l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez

effrayé. Pas un sentiment de bienveillance, pas un éclair de générosité

dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, dédaignait les femmes,

et ne s'est jamais marié. Il ne s'intéressait à personne qu'à lui-même

et au monceau de doublons, bien trébuchans, qu'il avait entassés. Il

restait enfermé en lui, occupé à contempler l'image intérieure de sa

fortune, et à ronger son propre coeur, tourmenté par la crainte du vol

et le chagrin de ne pas accroître plus rapidement ses gains. Dans ce

coeur en proie à une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de

l'avarice continuait jour et nuit ses morsures.

Il y a quinze jours, ou à peu près, Ferrera vint chez moi. Il commença

par se plaindre de la cupidité des hommes, de la difficulté de gagner sa

vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais à

quoi il en voulait venir. Puis il me dit: «Garcias, tu es honnête homme,

autant qu'on peut l'être aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur

la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de

quinze pieds de profondeur?

--Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui répondis-je, quand vous en

aurez besoin.

--Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-même avant de mourir;

autrement mes pauvres héritiers seraient dupes. On leur demanderait une

somme d'argent énorme; c'est ce que je veux empêcher. C'est par pitié

pour eux.

--Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et

que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne détruise

votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le même travail, ce

qui vous coûtera bien davantage.

--Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur prétend

m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent.

Je ne le donnerai pas à toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant

en colère, et ta main décharnée ne recevra pas mes écus. Fossoyeur,

voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance

le prix convenu, et tu t'engageras par un acte légal à creuser, quand

j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois

raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux

hommes, pas davantage. Deux journées suffisent, et le travail n'est pas

cher aujourd'hui: on trouve plutôt des hommes que de l'ouvrage. Parle,

j'ai besoin d'être tranquille là-dessus.

Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine à m'empêcher

de rire.

«Très-volontiers, lui dis-je, mon maître; j'ai besoin d'argent comptant;

et personne, je vous assure, ne fera votre affaire à aussi bon marché

que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravédis par

pied cube. Seulement nous doublerons la somme à mesure que la pioche

descendra en terre.

--Doubler à mesure que la pioche descendra en terre?

Il réfléchit un moment et reprit:

--Très-volontiers; mais je ne veux pas donner à boire ni à manger aux

travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu

ton marché? J'y tope, moi.

--Eh bien! j'accepte, répondis-je.

Si tu avais vu, José, avec quelle joie l'avare fit tomber sa main

desséchée dans la mienne, et comme il me força de quitter nos

occupations pour aller chez l'escribano[13]. Le contrat fut fait double

et signé de nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira sa

bourse, et attendit que le notaire eût fini son calcul et stipulé le

montant total de la somme convenue. L'escribano n'en finissait pas.

[Note 13: notaire.]

«Diable! s'écria Ferrero, vous êtes bien long, notaire, mon ami; que de

chiffres pour une si petite somme! C'est trois ou quatre dollars; rien

de plus facile à compter.

--Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose de plus; voyez

plutôt. Cela fait juste 200 dollars.»

Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui lui était offert, et

le parcourut d'un air d'épouvante. L'agonie était sur son visage; vous

l'eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton desséché

retomba sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents

claquèrent, ses genoux frémissans s'entre-choquèrent; il pleura, pria,

maugréa, et refusa de payer. J'ai encore entre les mains le traité que

nous avons conclu, et que je ferai solder assurément. Quant à lui, il

s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa dépérir. Le

désespoir d'avoir accédé à ma proposition le dévorait. Ces 200 dollars

le tuaient; cette fosse qui n'était pas encore faite, et qu'il fallait

payer si cher, absorbait sa vie.

JOSÉ, riant.

Ah! ah! maître, la voilà cette fosse! nous remettons-nous à l'oeuvre!

Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre!

GARCIAS.

Tout à l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, il passa trois ou

quatre jours à soupirer, à languir, à déplorer sa faute, et expira.

JOSÉ.

Maître, vous l'avez assassiné, le pauvre homme. Je connais la loi, moi,

je sais ce qui vous pend à l'oreille; vous serez pendu, et c'est moi qui

aurai l'honneur de vous enterrer; car je serai maître fossoyeur.

GARCIAS.

Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait commandé au

menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage.

C'était une vaste boîte bien plus profonde que ne sont les cercueils

ordinaires. Il avait placé ce cercueil au pied de son lit. Un double

cadenas le protégeait et le fermait; il ne cessait de contempler cette

lourde boîte. Quelquefois, pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait

à travers les fissures de ses fenêtres disjointes, lorsque la vieille

porte criait, que la bise hurlait dans la cheminée antique, que

le sifflet aigu de l'ouragan épouvantait les vieilles femmes, il

s'enveloppait d'un grand drap blanc, s'asseyait auprès de l'âtre sans

feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par

aller s'asseoir. Là, il restait en contemplation pendant des journées.

Les vieilles femmes disaient que c'était un homme pieux, et elles se

trompaient. On croyait qu'assis sur ce cercueil il finirait par se

repentir de ses péchés, et qu'il laisserait aux pauvres tant de

richesses dont il n'avait fait aucun usage.

Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel était le

cadavre, et se mirent en devoir de l'emporter. Ils le remuèrent avec

peine, et à force de le secouer dans tous les sens le fond se détacha.

Devine, José, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De

l'or, des dollars sans nombre, des écus de toutes les espèces, de quoi

faire la dot de la fille d'un vice-roi d'Amérique. Il avait tout emporté

avec lui.

JOSÉ.

Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait attrapé.

GARCIAS.

Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l'éternité. C'était

son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une nièce fort jolie,

ma foi, qui ne se trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue

riche tout à coup. Honnête José, je t'ai dit que c'était une leçon,

profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-là, dans cette boîte à côté de

nous: il a vécu plus riche qu'un banquier de Madrid et plus pauvre qu'un

nègre d'Afrique. Car il s'est privé de tout et n'a joui de rien. Quel

homme! gourmand et dépensier aux dépens des autres, avare de tout ce qui

était à lui! Le plus misérable de tous les cadavres que j'ai ensevelis;

lâche, et qui aurait mérité le gibet s'il n'avait pas été si lâche.

JOSÉ.

Maître, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette mauvaise ame allait

revenir?

GARCIAS.

Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?

JOSÉ.

Non, maître: ce que je méprise le plus c'est un poltron.

GARCIAS.

Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.

JOSÉ.

Maître, la fosse est déjà bien profonde, et si elle allait s'écrouler

sur nous et nous ensevelir?

GARCIAS.

Mais tu n'es pas poltron?

JOSÉ.

Non, maître, je descends.

UNE VOIX sortant du cercueil.

Ah! j'étouffe; ouvrez-moi! Mon or...

GARCIAS.

José! as-tu entendu?

JOSÉ, se sauvant.

Maître, sauvez-vous, c'est l'ame.

(_Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant._)

FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.

Où étais-je? Ah! mon Dieu! et d'où viens-je? ils m'ont enterré. Voici le

cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chêne

que j'avais payé quinze écus au menuisier Tolèdo. Et mes beaux dollars

qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil,

mes dollars, le double fond où ils étaient, je suis volé, volé!

(_Il fuit vers le village enveloppé de son linceul._)

LES TROIS SOEURS.

Je ne sais s'il me sera possible de faire passer dans le récit suivant

l'intérêt que m'ont inspiré trois jeunes filles que j'ai vues mourir

dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des émotions

terribles, variées, et la simple narration des derniers momens de trois

infortunées condamnées à succomber jeunes à un mal héréditaire offre

peu d'incidens et de contrastes. Nous prétendons aussi maintenant nous

rapprocher du _vrai_ en littérature; et quand le vrai se présente sans

parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais

pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc

ces souvenirs que comme une réalité triste que j'ai vue et qui m'a

touché: qu'on prenne ce récit, non pour _mien_, mais pour _vrai_, comme

dit Montaigne.

Leur père, resté veuf de bonne heure, était un de ces gentilshommes de

campagne (_country gentlemen_) qui réunissent dans leurs manoirs demi

champêtres, demi seigneuriaux, à peu près tout ce qui peut contribuer au

bonheur réel de l'homme, et faire passer doucement la vie: considération

publique, bien-être, richesse, le moyen et la fréquente occasion de

faire le bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'idée, ni les

villes d'Italie, ni nos anciens châteaux, ni l'opulente élégance de nos

habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle réunit

l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la magnificence, une

certaine élégance chaste, qui ne semble destinée qu'à augmenter le

bien-être du possesseur, et n'est cependant privée ni d'agrément ni

même de poésie. Des plantations vastes et bien dirigées, une chasse

abondante, de bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut

tout dire, cette position à la fois aristocratique et rurale, que

le philosophe spéculatif peut blâmer, mais qui donne à chaque petit

seigneur une importance idéale en même temps qu'une influence réelle;

tout cela compose une douce vie qui contraste singulièrement avec

l'existence agitée des riches du continent; une vie dont on peut jouir

avec délices, pour peu que l'on ait de ressources en soi-même et que la

solitude n'effraie pas.

Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de jouir, c'est ce

qu'il possède. Le seigneur châtelain dont je parle ne se doutait pas

qu'il y eût dans tout cela une seule source de bonheur; c'était un des

humains les plus rapprochés de l'espèce animale qu'il soit possible de

rencontrer. On regrettera sans doute que je n'introduise pas à sa place

un père sentimental, qui eût attendri mes pages, et augmenté l'effet

pathétique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la réalité, mais le

monde comme il est, ne se prêtent pas à des combinaisons aussi savantes.

Le père des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confrères,

était un intrépide chasseur; grâce à un long exercice, presque toujours

ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf à

six heures du soir de ses excursions périlleuses. Le lendemain matin

à cinq heures il recommençait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles

étaient pour lui comme si elles n'eussent pas existé; une de ses soeurs

en prenait soin, ou plutôt, depuis qu'elles avaient perdu leur mère,

enlevée à vingt-trois ans par la phthisie, elles étaient absolument

livrées à elles-mêmes et au pressentiment du sort qui les attendait.

Caroline devait mourir la première.

Elle ne ressemblait en rien à ses deux soeurs, toutes deux plus âgées

qu'elle; elle avait près de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus

gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus étincelaient d'un feu vif,

dont l'éclat attristait: c'était la lampe prête à finir. La légèreté de

sa course, la promptitude de ses réparties, l'abandon de ses jeux naïfs;

une gaieté vive qui se mêlait à la précision de sa fin prochaine,

contrastaient étrangement avec la douceur résignée d'Emma et

l'expression ardente et passionnée de Marie.

Quand les trois soeurs étaient ensemble, c'était la plus jeune qui

dominait les autres. Une nuance de son caractère se communiquait à ses

deux soeurs, et ces caractères si différens s'harmonisaient, si je peux

employer ce mot, avec un charme qu'il est également difficile d'exprimer

et d'oublier.

A mesure que le mal faisait des progrès chez Caroline, sa vivacité, sa

gaieté, augmentaient. La destruction intérieure, qui s'opérait peu à

peu, semblait embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver de 1816, il

était facile de prévoir que le printemps, aussi fatal aux poitrinaires

que l'automne, ne se passerait pas sans achever le sacrifice commencé.

Je voyais avec terreur s'accomplir ce phénomène moral et physique, et

les lentes approches de la mort, semblables à celles d'une mer calme

et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement sa proie

réservée. Alors il semble que toute l'ame, effrayée de voir de près le

sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-même, et double sa force

et son énergie. Le visage de la pauvre enfant se colorait d'une teinte

plus rosée chaque jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la

nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilité de ses mouvemens, vous

eussiez dit que la santé tout à coup renaissante animait d'une sève

nouvelle cette existence délicate, et que la vie, avec ses plaisirs et

ses espérances, commençait à déployer pour elle des trésors dont la

révélation l'enivrait. L'effet produit par ce mélange et cette lutte de

la vie et de la joie avec la mort inévitable me rappelait un tableau

assez peu connu de je ne sais quel maître de l'école hollandaise; ce

peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux, a représenté un tout

petit enfant, qui sourit et qui se joue avec des hochets: étendu sur un

blanc linceul, il est entouré de tous les emblèmes de la destruction: un

crâne desséché soutient sa petite tête blonde; un osselet de mort roule

entre ses jolis doigts. Le même contraste se trouvait entre cette jeune

et naïve innocence et le tombeau qui la réclamait. Rien n'était plus

triste ni plus touchant.

Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaieté de la jeune fille se

soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin du mois de mai,

elle se leva de très-bonne heure et descendit doucement dans le parloir

où sa harpe était placée; ses deux soeurs n'étaient point levées. Sur

les dix heures, elles trouvèrent Caroline, souriant encore; appuyée sur

une ottomane, la tête penchée pour ne se relever jamais; ses doigts

étaient glacés, et s'étendaient, comme pour ressaisir l'instrument

qu'ils avaient quitté.

Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple; il n'a ni incidens

ni péripétie, et, pour toute catastrophe, une seule, la dernière. Je

voudrais pourtant rappeler et faire revivre le souvenir de ces jeunes

filles, qui ont traversé le monde sans y laisser de trace, comme le

chant d'un oiseau traverse la feuillée. Je voudrais redire qu'elles ont

vécu, redire comment elles ont péri. Je voudrais que leur nom inconnu ne

fût pas perdu tout-à-fait. Je serais heureux si les diverses nuances de

leur vie si passagère et si pure intéressaient quelques ames.

Emma Beatoun, plus âgée d'un an que Caroline, la suivit de près; c'était

une personne supérieure et dont la raison avait mûri avant l'âge. Il

y avait quelque chose de singulièrement profond dans sa pensée, de

réfléchi et de noble dans sa conduite; sa figure était pâle; ses cheveux

étaient blonds, et ses traits d'une régularité frappante. Dénuée de tout

pédantisme, mais douée de talens d'un ordre peu commun, d'une facilité

de compréhension et d'une justesse d'esprit dont j'ai vu peu d'exemples,

elle voulait, comme sa soeur, et comme la plupart des personnes que

cette cruelle maladie a marquées du sceau funèbre, vivre beaucoup en

peu de temps. L'étude et les arts occupaient toutes ses journées: elle

vivait de cette flamme intellectuelle dont l'intensité et l'éclat

augmentaient chaque jour. Ces progrès, auxquels la vie allait bientôt

manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration. Elle n'avait

pas vu le monde, mais elle le devinait. Un remarquable instinct

d'observation, d'ailleurs si commun aux femmes, s'était développé chez

elle dans la solitude où elle avait vécu; et, comme il arrive souvent

aux solitaires, ses idées sur toutes choses étaient d'autant plus

singulières et plus profondes qu'elle ignorait leur nouveauté: c'était

de naïfs paradoxes.

Contes bruns · 第 10 / 14 段