Au moment où il se réveilla de ce long évanouissement, il commença par

sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une

longue route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin de se

rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin cependant un souvenir

lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main

agitée d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, où

le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il abaissa la paupière de

ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrât pas le sien;

puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que

l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de

reproche et le menaçait.

Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient été

déposés dans la tombe, et même il s'était passé d'étranges choses lors

de son enterrement; car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre

avait eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient

autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes; et bien des choses

s'étaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on

racontait. Témoin de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, par le

remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée de toute sa vie fût

encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore osé faire l'essai de

l'instrument qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie

y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à passer dessus, des

soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit à la fin

commença à se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; et

chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait

savoir, les uns pour se rire du rêveur, les autres avec une curiosité

plus sérieuse, à quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait

toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point finie.

Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une petite principauté de

l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu

ses raisons pour cet arrangement, le destinant à régner un jour, lui

avait donné toutes les qualités requises pour être un excellent violon

solo. Sa réputation de virtuose s'était répandue dans toute l'Europe,

à peu près comme la renommée militaire du grand Frédéric, et il ne

s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât pour lui un concert, où

souvent il ne dédaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur

de Brème, ayant toute raison de vouloir être agréable à l'illustre

exécutant, se hâta de préparer une soirée musicale, et il ne laissa pas

ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait agréable d'y voir faire

l'essai de son invention.

Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait à entrer en

composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait

subie à la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres

émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les jours qui passaient.

D'étranges raisonnemens étaient ensuite venus à son secours. «On ne sait

jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous absout

_in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensée

mauvaise, ni qui sera condamné ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à

nos yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement d'en haut;

et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas

plusieurs jours de l'éternité des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils,

ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos

jours. D'autres conservent précieusement les ossemens de leurs proches;

moi je conserve l'ame de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer.

N'y a-t-il pas entre le double mérite de nos piétés filiales tout

l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?» Avec ces pensées, qu'il

habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait à émousser

son remords.

Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande épreuve, Tobias

fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude. La préoccupation de

l'artiste dominant toute autre pensée, il eut des doutes sur la

sincérité des résultats que devait lui donner son expérience. L'ame

avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation subtile, en

supposant qu'elle eût un instant séjourné là où il l'avait retenue,

n'avait-elle point pu s'échapper pour obéir à la loi céleste

d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,

si, en présence de toute la ville assemblée, sa création surhumaine

allait tout à coup se résumer en quelque misérable instrument, criard

comme ceux que tant de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans

cette appréhension rien que de raisonnable, et plutôt que de s'exposer à

un si mortel désappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui

jusque là l'avait empêché d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de

ses mains s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait son

monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à l'hôtel du gouvernement,

enfermée dans un riche étui, dont il avait gardé la clef. Le sort en

était donc jeté, et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un

quart d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle de

tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable

dérision. Après tout, ce sont là, à vrai dire, les deux termes du marché

auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir

de la première main.

A l'heure où tous les convives du grand banquet musical furent

rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur,

où, pour cette fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette

presque antédiluvienne, et accusant un délabrement de vieille date,

malgré tous les soins extraordinaires qu'il y avait donnés, quelque

chose de gauche et d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son

corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au

moment où on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une pâleur

mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiété sur

le virtuose qui, pour la première fois, allait donner une voix à sa

création, il ne parut plus grotesque à personne, et chacun eut peur et

fut ému avec lui.

Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre l'étrange

impression dont fut agitée l'assistance quand l'archet venant à mettre

la corde en vibration, l'ame prisonnière commença à être tourmentée

d'une affreuse souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs ont

assuré que, dès les premières notes, il leur avait semblé qu'ils étaient

soulevés de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au

milieu d'une angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception du

son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en subir le contact

immédiat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment

distinct et absolu, comme si la chair se fût retirée et les eût laissés

à nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est

l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans

pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait

à elle, et à ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux

larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la

mère pleurant sur son premier né, ni celle de l'amante au premier soir

de son délaissement, ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre

achevée, ne peuvent donner une idée de la plainte amère de cette fille

du ciel traîtreusement retenue au-delà de son temps, et demandant à se

replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui

conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule

note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait joué; personne

n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu était un chant mélodieux

ou quelque merveilleuse histoire racontée par un poète sublime, et

où aurait été résumé avec un art admirable le tableau de toutes les

souffrances, de toutes les anxiétés, de toutes les tristesses de la

vie, depuis le vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but,

jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes; mais personne

aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre,

une harmonie aussi profondément émouvante fût parvenue à son oreille.

Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque auditeur fut revenu de

l'espèce d'extase et de contemplation intérieure dans laquelle il avait

été plongé, les regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce

moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point

entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les

assistans, et qui aurait dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce

n'était point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait

perçu que des sons d'une merveilleuse harmonie, supérieurs à tout ce que

les maîtres de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le

problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à genoux, les

mains jointes et étendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son

visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au

bout de quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le secouant

vivement par le bras pour le réveiller de son _à parte_ de bonheur, et

lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 écus.

«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant le prince avec un

rire qui n'annonçait pas un homme dans son bon sens, c'est-à-dire que

vous mettez un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous

achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien payeriez-vous

le soleil, s'il vous plaît, à supposer qu'un beau matin on le mît dans

le commerce?»

Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa

piété filiale s'indignait-elle du marché qu'on lui proposait, ou son

amour-propre d'auteur se révoltait-il de la mesquine estimation faite

de son oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce sens, et il

donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit de nouveau que son violon

n'était pas à vendre, que sa gloire était désormais immortelle (comme

celle de tous les poètes de nos jours apparemment) et que cela lui

suffisait. Malheureusement pour lui, il avait à faire à un vouloir de

prince qui ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa

poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets

de banque, lesquels furent étalés sur une table, plus une bourse pleine

d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de

comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal dilettante. A la vue

de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être,

n'avait possédé bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piété filiale,

ses prétentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lâcha

pied brusquement: de l'oeil il compta les billets épars sur la table,

fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec

l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût en proie à une insupportable

contrainte. «Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je

vous donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus

le marché. Seulement prenez bien garde que je ne réponds pas de ma

marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se

dérange, je ne me charge point des réparations.» Le prince avait une

envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas même possible que

jamais la chance d'une avarie pût se présenter. Faisant aussitôt mettre

son acquisition dans la boîte qui lui avait été si généreusement

superoctroyée, il ordonna à son valet de chambre de la porter en son

logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie au gouverneur et à son monde

pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui

suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un voisin qui pût

fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée la prise de possession.

Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire

à lui-même ce qu'il avait déjà proclamé dans le salon du gouverneur,

à savoir que sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion du

temps, il se roula avec délices dans cette pensée qu'il était riche.

15,000 et quelques cents livres, tout bien compté; c'était sa fortune,

il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena

son esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre

était divisible; il compta une à une ses pièces d'or, et comme il avait

éteint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait à les

rouler dans ses doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait

dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans

sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: à ce moment

il s'endormit.

Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en se réveillant il fut

comme un homme qui la veille ayant été pris du sommeil au milieu des

pensées joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête

pesante, l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée

commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé, non-seulement il

avait retenu prisonnière, mais encore il avait vendu l'ame de sa mère.

A toutes les heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé pour

cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la

revendre à un autre; lorsqu'il voyagerait il remmènerait avec lui,

et, comme dit le premier psaume des vêpres, il pourrait en faire

_l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se débattait dans cette

pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'était l'un des

domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet

homme, dans sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta,

et il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre. Quand bien des

années après il était revenu et l'avait trouvée mariée, il n'en avait

pas moins continué à l'aimer d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même,

qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à venir les voir

quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois

Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait

entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait

aussitôt reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient

les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était ainsi

que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa vie qu'il n'avait jamais

oublié, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa

maîtresse l'avait jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables,

et dès le matin il venait demander à Tobias Guarnerius de lui expliquer

comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le

vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées:

à la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en

plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il

s'éloigna en hochant la tête, en disant entre ses dents qu'il y avait

la-dessous quelque méchant mystère.

Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au moment où il la

croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit

la pensée d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter

que ce larcin ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant quelques

heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais à la

fin, dominé par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait reçu la

veille, et courut chez l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le

marché, son intention étant, dès que le violon serait rentré dans ses

mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame à sa liberté. Mais les

hommes, qui ont toute commodité pour se jeter dans les voies du mal,

n'ont pas de même la route facile quand ils veulent revenir sur leurs

pas. Le prince était parti avant le jour, et au moment où Tobias

frappait à sa porte, il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne

pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias

n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville

attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre à la

résidence du prince. Mais, quand il fut arrivé, deux jours se passèrent

avant qu'il pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord lui

fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait déjà changé de

main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout

le système nerveux ne devint, chez lui, en proie à une insupportable

irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le son pénétrant

de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition était la

cause de cet accident, et dans la journée, comme on fait d'un cheval

vicieux, le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui allait

faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts à Paris.

Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la

France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle

renferme, et qu'à une autre époque il eût explorées avec un si vif

empressement, il n'eut qu'une préoccupation, celle de savoir l'adresse

del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grâce à

son violon, el signor Ballondini s'était fait, dès son premier concert,

une réputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient

que de son talent et de la merveilleuse qualité de son qu'il tirait de

son instrument.

Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en colère contre le

virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le

luthier en avait une si bonne part à revendiquer; mais il pensa que son

amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il

s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui dérobait,

trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale création.

Aussitôt qu'il sut où demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre

plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à son logement

un quart d'heure après son départ pour l'Italie, où le signor Ballondini

allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.

On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les

mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus

robustes ne purent le garder au-delà de quinze jours; et cependant,

aussitôt qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se trouvait

pour lui succéder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant

plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en

Angleterre, aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin en

Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau la France.

Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva à Leipzig, où il

avait appris qu'un riche libraire en était détenteur. Cette fois il ne

venait pas trop tard, et l'instrument était bien entre les mains de

l'homme qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,

quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans ses dépenses, il n'en

avait pas moins épuisé sa bourse, et au moment de traiter d'un objet

dont le cours s'était constamment maintenu entre douze et quinze mille

livres, il lui restait à peine quelques louis par devers lui. Il tint

alors conseil avec lui-même, et, toutes choses considérées, ayant cru

reconnaître que de tous les larcins que pouvait commettre un homme,

celui d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant en outre

prouvé pour lui que la seule manière qui fût en son pouvoir de réparer

son crime, c'était d'en commettre, dans un ordre inférieur, un second;

avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique,

et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans la maison du

libraire, afin de lui dérober le violon.

Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur le misérable, que

même une mauvaise pensée ne lui réussissait pas. Le domestique qui avait

reçu son argent se trouva être un honnête fripon, qui, ayant calculé le

bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une méchante action et à ne

pas la commettre, le dénonça à son maître. Pris en flagrant délit, au

moment où il venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, et

se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations par un arrêt

infamant. L'effroi de cet avenir acheva de compléter chez lui un mal que

d'abord la violence de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et

durant ces dernières années les agitations inquiètes de sa vie, avaient

lentement développé. Atteint d'un anévrisme au coeur, il fut transporté

à l'hôpital.

Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, qui le

traitait cavalièrement parce que, de toute façon, elle n'attendait rien

de lui, ne lui avait pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour

sa guérison. Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper aux

atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la

justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long

compte à régler, et cependant il n'osait demander des consolations et

des espérances au sacrement de la pénitence, effrayé qu'il était de la

monstruosité de l'aveu qu'il aurait à faire à son tribunal.

Un jour, c'était par une belle matinée d'automne, un rayon de soleil

était venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait

à tout ce qui l'entourait un air de fête; un vent frais balançait

la verdure des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient

joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et

de bonheur que vous eussiez juré que par un si beau jour on ne pouvait

mourir. L'aspect de cette nature en joie avait élevé son esprit vers le

Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour vers l'espérance de

l'infinie miséricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage

pour confier son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution;

et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint pour recevoir sa

confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait

que son aveu, étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins à

faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée l'émotion qu'elle lui

avait donnée l'avait fort affaibli, et le prêtre qui l'écoutait aurait

bien fait de se hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de

Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la

faire précéder à tout le moins d'un fragment étendu de l'un des sept

discours qu'il avait écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés

capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une

manière directe à la situation de son pénitent, il fut obligé de faire

une combinaison de plusieurs passages empruntés à des sermons différens,

ce qui compliqua et allongea outre mesure son opération oratoire, et

laissa au malade, que ses forces abandonnaient à vue d'oeil, le temps

d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir

perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était

sur le point d'achever sa péroraison quand le son criard et lointain

d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit à leurs oreilles. Ce

bruit, comme on peut le penser, n'émut pas autrement le prédicateur, qui

continua de finir son discours; mais le malade en parut pénétré jusque

dans la moelle des os. Il se releva droit sur son séant; ses cheveux

se hérissèrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prêta

l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,

le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable,

entendez-vous l'ame de ma mère qui se plaint de moi?» A cette parole il

fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir

reçu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu

tort de s'émouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'était le violon

d'un infirmier qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées et

ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son

état sont en général fort enclins.

Contes bruns · 第 9 / 14 段