sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une
longue route; puis il eut grand peine à recueillir ses idées, afin de se
rendre compte de ce qui lui était arrivé. A la fin cependant un souvenir
lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main
agitée d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, où
le corps de sa mère était déjà froid et raidi. Il abaissa la paupière de
ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrât pas le sien;
puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que
l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de
reproche et le menaçait.
Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient été
déposés dans la tombe, et même il s'était passé d'étranges choses lors
de son enterrement; car à chaque fois que, dans les prières, le prêtre
avait eu à parler de l'ame de la défunte, les cierges qui brûlaient
autour du corps s'étaient éteints d'eux-mêmes; et bien des choses
s'étaient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on
racontait. Témoin de ce phénomène, et tourmenté, dans son ame, par le
remords, bien que la joie d'avoir réalisé la pensée de toute sa vie fût
encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore osé faire l'essai de
l'instrument qu'il avait achevé, et pourtant une merveilleuse harmonie
y était cachée; car lorsque l'air seulement venait à passer dessus, des
soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit à la fin
commença à se répandre que Tobias avait découvert son grand secret; et
chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait
savoir, les uns pour se rire du rêveur, les autres avec une curiosité
plus sérieuse, à quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait
toujours, sous prétexte que son oeuvre n'était point finie.
Il advint pourtant que l'héritier présomptif d'une petite principauté de
l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu
ses raisons pour cet arrangement, le destinant à régner un jour, lui
avait donné toutes les qualités requises pour être un excellent violon
solo. Sa réputation de virtuose s'était répandue dans toute l'Europe,
à peu près comme la renommée militaire du grand Frédéric, et il ne
s'arrêtait guère en un pays qu'on n'organisât pour lui un concert, où
souvent il ne dédaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur
de Brème, ayant toute raison de vouloir être agréable à l'illustre
exécutant, se hâta de préparer une soirée musicale, et il ne laissa pas
ignorer à Tobias Guarnerius qu'il lui serait agréable d'y voir faire
l'essai de son invention.
Au moment où ce désir lui fut intimé, Tobias commençait à entrer en
composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait
subie à la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres
émotions humaines, s'effaçait peu à peu sous les jours qui passaient.
D'étranges raisonnemens étaient ensuite venus à son secours. «On ne sait
jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence céleste, qui vous absout
_in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pensée
mauvaise, ni qui sera condamné ni qui sera sauvé. Ma mère Brigitta eut à
nos yeux une vie honnête: en est-il de même pour le jugement d'en haut;
et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas
plusieurs jours de l'éternité des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils,
ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos
jours. D'autres conservent précieusement les ossemens de leurs proches;
moi je conserve l'ame de ma mère; moi je ne veux pas m'en séparer.
N'y a-t-il pas entre le double mérite de nos piétés filiales tout
l'intervalle qui sépare l'esprit de la matière?» Avec ces pensées, qu'il
habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait à émousser
son remords.
Quand fut venu le soir où devait avoir lieu la grande épreuve, Tobias
fut tout à coup saisi d'une autre inquiétude. La préoccupation de
l'artiste dominant toute autre pensée, il eut des doutes sur la
sincérité des résultats que devait lui donner son expérience. L'ame
avait-elle, en effet, été transfusée? Par une évaporation subtile, en
supposant qu'elle eût un instant séjourné là où il l'avait retenue,
n'avait-elle point pu s'échapper pour obéir à la loi céleste
d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,
si, en présence de toute la ville assemblée, sa création surhumaine
allait tout à coup se résumer en quelque misérable instrument, criard
comme ceux que tant de fois déjà il avait réalisés. Il n'y avait dans
cette appréhension rien que de raisonnable, et plutôt que de s'exposer à
un si mortel désappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui
jusque là l'avait empêché d'interroger son oeuvre, il l'eût essayée de
ses mains s'il l'eût eue à sa disposition; mais, en homme qui savait son
monde, il l'avait, dans la journée, envoyée à l'hôtel du gouvernement,
enfermée dans un riche étui, dont il avait gardé la clef. Le sort en
était donc jeté, et il n'y avait plus à revenir sur ses pas; dans un
quart d'heure il aurait effacé la gloire de Stradivarius et celle de
tous les maîtres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable
dérision. Après tout, ce sont là, à vrai dire, les deux termes du marché
auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir
de la première main.
A l'heure où tous les convives du grand banquet musical furent
rassemblés, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur,
où, pour cette fois, il avait entrée. L'aspect général de sa toilette
presque antédiluvienne, et accusant un délabrement de vieille date,
malgré tous les soins extraordinaires qu'il y avait donnés, quelque
chose de gauche et d'endimanché répandu dans toute l'habitude de son
corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au
moment où on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une pâleur
mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxiété sur
le virtuose qui, pour la première fois, allait donner une voix à sa
création, il ne parut plus grotesque à personne, et chacun eut peur et
fut ému avec lui.
Il faudrait avoir des paroles exprès, pour faire comprendre l'étrange
impression dont fut agitée l'assistance quand l'archet venant à mettre
la corde en vibration, l'ame prisonnière commença à être tourmentée
d'une affreuse souffrance et à se lamenter misérablement; plusieurs ont
assuré que, dès les premières notes, il leur avait semblé qu'ils étaient
soulevés de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au
milieu d'une angoisse indéfinissable, pour d'autres, la perception du
son fut si vive et si pénétrante qu'ils crurent en subir le contact
immédiat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment
distinct et absolu, comme si la chair se fût retirée et les eût laissés
à nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est
l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans
pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait
à elle, et à ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux
larmes, dans un abîme de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la
mère pleurant sur son premier né, ni celle de l'amante au premier soir
de son délaissement, ni celle de l'artiste s'éteignant avant son oeuvre
achevée, ne peuvent donner une idée de la plainte amère de cette fille
du ciel traîtreusement retenue au-delà de son temps, et demandant à se
replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas même l'homme qui
conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule
note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait joué; personne
n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu était un chant mélodieux
ou quelque merveilleuse histoire racontée par un poète sublime, et
où aurait été résumé avec un art admirable le tableau de toutes les
souffrances, de toutes les anxiétés, de toutes les tristesses de la
vie, depuis le vague de la mélancolie qui regrette et désire sans but,
jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mécomptes; mais personne
aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre,
une harmonie aussi profondément émouvante fût parvenue à son oreille.
Aussitôt que le chant eut cessé, et quand chaque auditeur fut revenu de
l'espèce d'extase et de contemplation intérieure dans laquelle il avait
été plongé, les regards se tournèrent vers Tobias Guarnerius. A ce
moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point
entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les
assistans, et qui aurait dû si profondément l'émouvoir; car pour lui ce
n'était point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait
perçu que des sons d'une merveilleuse harmonie, supérieurs à tout ce que
les maîtres de son art avaient jamais réalisés; et en voyant enfin le
problème de toute sa vie résolu, il s'était laissé tomber à genoux, les
mains jointes et étendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son
visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au
bout de quelques minutes qu'il aperçut le prince allemand le secouant
vivement par le bras pour le réveiller de son _à parte_ de bonheur, et
lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 écus.
«Mon violon! pour 1,000 écus? répondit-il en regardant le prince avec un
rire qui n'annonçait pas un homme dans son bon sens, c'est-à-dire que
vous mettez un prix à ce qui n'était pas et à ce qui existe; vous
achetez la création, monsieur, à ce que je vois! Combien payeriez-vous
le soleil, s'il vous plaît, à supposer qu'un beau matin on le mît dans
le commerce?»
Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa
piété filiale s'indignait-elle du marché qu'on lui proposait, ou son
amour-propre d'auteur se révoltait-il de la mesquine estimation faite
de son oeuvre? L'acquéreur interpréta l'apostrophe dans ce sens, et il
donna aussitôt la somme; mais Tobias répondit de nouveau que son violon
n'était pas à vendre, que sa gloire était désormais immortelle (comme
celle de tous les poètes de nos jours apparemment) et que cela lui
suffisait. Malheureusement pour lui, il avait à faire à un vouloir de
prince qui ne s'étonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa
poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets
de banque, lesquels furent étalés sur une table, plus une bourse pleine
d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des séducteurs de
comédie: «Pour ceci votre violon!» s'écria le royal dilettante. A la vue
de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-être,
n'avait possédé bien ronde une somme de 1,000 livres, sa piété filiale,
ses prétentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lâcha
pied brusquement: de l'oeil il compta les billets épars sur la table,
fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec
l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crût en proie à une insupportable
contrainte. «Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le marché, je
vous donne même (sublime magnificence) l'étui et sa clef pardessus
le marché. Seulement prenez bien garde que je ne réponds pas de ma
marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se
dérange, je ne me charge point des réparations.» Le prince avait une
envie si profondément éveillée qu'il ne lui parut pas même possible que
jamais la chance d'une avarie pût se présenter. Faisant aussitôt mettre
son acquisition dans la boîte qui lui avait été si généreusement
superoctroyée, il ordonna à son valet de chambre de la porter en son
logis; presqu'aussitôt il faussa compagnie au gouverneur et à son monde
pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entière qui
suivit, il n'y eut pas à cinquante toises à la ronde un voisin qui pût
fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolongée la prise de possession.
Quant à Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire
à lui-même ce qu'il avait déjà proclamé dans le salon du gouverneur,
à savoir que sa gloire était immortelle. Pendant une autre portion du
temps, il se roula avec délices dans cette pensée qu'il était riche.
15,000 et quelques cents livres, tout bien compté; c'était sa fortune,
il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena
son esprit à travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre
était divisible; il compta une à une ses pièces d'or, et comme il avait
éteint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait à les
rouler dans ses doigts, à en sentir le coin, et ensuite il les ramassait
dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans
sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin: à ce moment
il s'endormit.
Le lendemain, il se réveilla de bonne heure, et en se réveillant il fut
comme un homme qui la veille ayant été pris du sommeil au milieu des
pensées joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tête
pesante, l'esprit lourd et fatigué et le coeur mal content. Une idée
commença à l'obséder; non-seulement il avait dérobé, non-seulement il
avait retenu prisonnière, mais encore il avait vendu l'ame de sa mère.
A toutes les heures où cela lui plairait, un homme qui avait payé pour
cela pourrait la réveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la
revendre à un autre; lorsqu'il voyagerait il remmènerait avec lui,
et, comme dit le premier psaume des vêpres, il pourrait en faire
_l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se débattait dans cette
pensée poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'était l'un des
domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet
homme, dans sa jeunesse, avait été le fiancé de la vieille Brigitta,
et il l'aurait épousé s'il ne fût parti pour la guerre. Quand bien des
années après il était revenu et l'avait trouvée mariée, il n'en avait
pas moins continué à l'aimer d'amitié, et le mari de Brigitta lui-même,
qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engagé à venir les voir
quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois
Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait
entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait
aussitôt reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient
les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa mémoire, et c'était ainsi
que Brigitte s'était lamentée à un jour de sa vie qu'il n'avait jamais
oublié, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa
maîtresse l'avait jeté durant la nuit dans des perplexités incroyables,
et dès le matin il venait demander à Tobias Guarnerius de lui expliquer
comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le
vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrassées:
à la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en
plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il
s'éloigna en hochant la tête, en disant entre ses dents qu'il y avait
la-dessous quelque méchant mystère.
Si Tobias souffrait déjà cruellement de sa faute, au moment où il la
croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit
la pensée d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter
que ce larcin ne devînt une affaire de justice humaine. Pendant quelques
heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais à la
fin, dominé par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait reçu la
veille, et courut chez l'acquéreur, pour le prier de revenir sur le
marché, son intention étant, dès que le violon serait rentré dans ses
mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame à sa liberté. Mais les
hommes, qui ont toute commodité pour se jeter dans les voies du mal,
n'ont pas de même la route facile quand ils veulent revenir sur leurs
pas. Le prince était parti avant le jour, et au moment où Tobias
frappait à sa porte, il était déjà bien loin. Décidé qu'il était à ne
pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias
n'hésita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville
attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre à la
résidence du prince. Mais, quand il fut arrivé, deux jours se passèrent
avant qu'il pût approcher de son altesse; et, au moment où l'abord lui
fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait déjà changé de
main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout
le système nerveux ne devint, chez lui, en proie à une insupportable
irritation. Son médecin, consulté, avait déclaré que le son pénétrant
de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition était la
cause de cet accident, et dans la journée, comme on fait d'un cheval
vicieux, le prince avait vendu le violon à un artiste italien qui allait
faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts à Paris.
Aussitôt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la
France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle
renferme, et qu'à une autre époque il eût explorées avec un si vif
empressement, il n'eut qu'une préoccupation, celle de savoir l'adresse
del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grâce à
son violon, el signor Ballondini s'était fait, dès son premier concert,
une réputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient
que de son talent et de la merveilleuse qualité de son qu'il tirait de
son instrument.
Tobias eut bien un instant la volonté de se mettre en colère contre le
virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le
luthier en avait une si bonne part à revendiquer; mais il pensa que son
amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il
s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui dérobait,
trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale création.
Aussitôt qu'il sut où demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre
plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva à son logement
un quart d'heure après son départ pour l'Italie, où le signor Ballondini
allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.
On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les
mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus
robustes ne purent le garder au-delà de quinze jours; et cependant,
aussitôt qu'un acquéreur songeait à s'en défaire, un autre se trouvait
pour lui succéder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant
plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en
Angleterre, aux Indes orientales où il passa, en Espagne, et enfin en
Allemagne, où il revint, en traversant de nouveau la France.
Après des fatigues inouïes, Tobias Guarnerius arriva à Leipzig, où il
avait appris qu'un riche libraire en était détenteur. Cette fois il ne
venait pas trop tard, et l'instrument était bien entre les mains de
l'homme qu'on lui avait indiqué. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,
quelque rigoureuse économie qu'il eût mise dans ses dépenses, il n'en
avait pas moins épuisé sa bourse, et au moment de traiter d'un objet
dont le cours s'était constamment maintenu entre douze et quinze mille
livres, il lui restait à peine quelques louis par devers lui. Il tint
alors conseil avec lui-même, et, toutes choses considérées, ayant cru
reconnaître que de tous les larcins que pouvait commettre un homme,
celui d'une ame était, sans contredit, le plus odieux; étant en outre
prouvé pour lui que la seule manière qui fût en son pouvoir de réparer
son crime, c'était d'en commettre, dans un ordre inférieur, un second;
avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidélité d'un domestique,
et obtint de lui d'être introduit, durant la nuit, dans la maison du
libraire, afin de lui dérober le violon.
Mais la malédiction avait frappé tellement à plein sur le misérable, que
même une mauvaise pensée ne lui réussissait pas. Le domestique qui avait
reçu son argent se trouva être un honnête fripon, qui, ayant calculé le
bénéfice qu'il y avait à recevoir le prix d'une méchante action et à ne
pas la commettre, le dénonça à son maître. Pris en flagrant délit, au
moment où il venait de commettre son vol, Tobias fut jeté en prison, et
se vit menacé de voir couronner toutes ses tribulations par un arrêt
infamant. L'effroi de cet avenir acheva de compléter chez lui un mal que
d'abord la violence de ses désirs long-temps trompés et éconduits, et
durant ces dernières années les agitations inquiètes de sa vie, avaient
lentement développé. Atteint d'un anévrisme au coeur, il fut transporté
à l'hôpital.
Là, minute à minute il se sentait mourir, et la médecine, qui le
traitait cavalièrement parce que, de toute façon, elle n'attendait rien
de lui, ne lui avait pas laissé ignoré qu'elle ne pouvait rien pour
sa guérison. Ceci pouvait bien lui donner l'espérance d'échapper aux
atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la
justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long
compte à régler, et cependant il n'osait demander des consolations et
des espérances au sacrement de la pénitence, effrayé qu'il était de la
monstruosité de l'aveu qu'il aurait à faire à son tribunal.
Un jour, c'était par une belle matinée d'automne, un rayon de soleil
était venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait
à tout ce qui l'entourait un air de fête; un vent frais balançait
la verdure des arbres sous sa fenêtre, et les oiseaux chantaient
joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et
de bonheur que vous eussiez juré que par un si beau jour on ne pouvait
mourir. L'aspect de cette nature en joie avait élevé son esprit vers le
Créateur, et son coeur s'était tourné avec amour vers l'espérance de
l'infinie miséricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage
pour confier son secret à un prêtre, afin d'obtenir l'absolution;
et, sur sa demande, l'aumônier de l'hôpital vint pour recevoir sa
confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait
que son aveu, étendu en beaucoup de paroles, lui coûterait moins à
faire; et quand à la fin sa confidence fut achevée l'émotion qu'elle lui
avait donnée l'avait fort affaibli, et le prêtre qui l'écoutait aurait
bien fait de se hâter; mais, en sa qualité de ministre de la parole de
Dieu, il était dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la
faire précéder à tout le moins d'un fragment étendu de l'un des sept
discours qu'il avait écrits autrefois et prêchés sur les sept péchés
capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une
manière directe à la situation de son pénitent, il fut obligé de faire
une combinaison de plusieurs passages empruntés à des sermons différens,
ce qui compliqua et allongea outre mesure son opération oratoire, et
laissa au malade, que ses forces abandonnaient à vue d'oeil, le temps
d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir
perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon prêtre était
sur le point d'achever sa péroraison quand le son criard et lointain
d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit à leurs oreilles. Ce
bruit, comme on peut le penser, n'émut pas autrement le prédicateur, qui
continua de finir son discours; mais le malade en parut pénétré jusque
dans la moelle des os. Il se releva droit sur son séant; ses cheveux
se hérissèrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prêta
l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,
le serrant violemment: «Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable,
entendez-vous l'ame de ma mère qui se plaint de moi?» A cette parole il
fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir
reçu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu
tort de s'émouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'était le violon
d'un infirmier qui, à ses momens perdus, une fois ses plaies pansées et
ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son
état sont en général fort enclins.