»--Je viens de chez vous: votre femme est partie dans une voiture de

louage, sans dire où elle allait.

»Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y avait sur sa figure une

expression de résolution et de douleur.

--»J'ai pensé, monsieur, me dit-il, à tout ce que vous m'avez appris;

ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il peut y avoir erreur dans

tout cela. Nous allons monter dans la même chaise de poste, et nous

irons à l'instant trouver cette femme qui n'imposera pas à notre

crédulité. Nous la paierons, mais pour nous faire des révélations

complètes. Venez, monsieur.

»Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon chapeau. Nous

partîmes, et pendant toute la route nous ne prononçâmes pas un mot.

Nous arrivâmes le soir même de bonne heure à l'auberge. Quel fut mon

étonnement ou plutôt mon indignation quand je vis Marie dans le parloir!

Elle était donc venue s'assurer de la discrétion de l'hôtesse, et sa

présence seule dans ce lieu était une preuve de sa faute.

»--Vous ici, madame, lui dis-je! comment y êtes-vous venue? pourquoi?...

Qui vous a donc appris que je fusse venu ici avant vous?... N'espérez

pas...

»Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la sonnette;

l'hôtesse se présenta. Marie voulut parler, je lui imposai silence, et

je dit à la maîtresse de l'hôtel:

»--Lady Osprey n'a-t-elle point passé une nuit dans votre auberge, dans

le même lit que sir Ormond Mondeville?

»L'hôtesse pâle hésita un moment.

»--Vous me l'avez dit, repris-je; n'en êtes-vous pas convenue?

»--Oui, monsieur.

»--Quel nom? Répondez. Quel est le nom de cette femme?

»--Vous venez de le prononcer.

»--Lady Osprey?

»--Oui.

»--Je vais parler à madame, disait d'une voix entrecoupée Marie, qui,

depuis son enfance sujette à des palpitations violentes, avait appuyé sa

main sur son coeur et avait peine à prononcer ce peu de mots. Elle se

leva en tremblant, et regardant l'hôtesse, elle lui dit:

»--Suis-je lady Osprey?

»L'hôtesse se tut quelques momens, parut incertaine, et dit enfin:

»--Non, madame.

»--Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est une adresse inutile.

Combien avez-vous donné à cette femme? Sir Ormond Mondeville lui a donné

cent guinées.

»Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'hôtesse tressaillit, et je me

tournai vers lord Barndale.

»--Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse trop payer cette femme

pour savoir d'elle la vérité?

»--Non certes, dit le père.

»Son énergie était vaincue.

»--Marie, disait-il, vous que j'ai élevée, vous que j'aimais! est-il

possible? répondez, vous être livrée à cet homme!

»--Vous n'êtes pas convaincu? dit Marie; eh bien! voici ce que j'exige:

allons à Bath. Faites ce que je désire; il faut que cette femme vienne

avec nous. Et vous, mon père, prenez-moi sous votre protection.

»Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.

»--Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, nous déciderons après.

»L'aubergiste se refusait d'abord à nous accompagner mais Marie lui dit

d'un ton impératif et avec une énergie qui m'étonna:

»--Il le faut!

«Le changement subit qui venait de s'opérer chez Marie me blessa.

Était-ce donc cette femme si délicate et si faible qui prenait tout à

coup une attitude arrogante, et un ton auquel la convenance semblait

manquer? Nous partîmes.

»Lord Barndale était avec sa fille dans une chaise de poste; je me

trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il fallut

s'arrêter pour secourir Marie, dont les évanouissemens nous

affligeaient; l'hôtesse paraissait très-émue et à peu près incapable de

répondre à mes questions.

»Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait affecter de ne

faire aucune attention à moi. Je ne sais quelle résolution violente

paraissait l'animer. Arrivée à Bath, elle fit dire au postillon de se

diriger vers un hôtel de la rue Pultney qu'elle indiqua très-exactement.

Quand nos voitures s'arrêtèrent, Marie descendit la première, frappa,

dit au domestique de prier sa maîtresse de descendre un moment, et nous

fit signe de la suivre. Nous étions tous debout dans le parloir de cette

maison inconnue quand la dame du logis se présenta devant nous; à peine

avait-elle mis le pied dans la chambre que l'hôtesse, s'avançant d'un

pas et la regardant fixement, s'écria:

»--Voici lady Osprey!

»La dame pâlit, recula vers la porte et eut l'air de reconnaître

l'aubergiste.

»--Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady Heathstone.

»--Non, non, s'écria l'hôtesse avec beaucoup d'émotion et de violence,

c'est vous qui m'avez dit votre nom, vous-même, cette nuit où vous êtes

venue dans mon auberge avec lord Mondeville, et où je vous ai surprise!

Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant Marie qui se trouvait mal

pendant cette explication, logeait aussi chez moi, et elle vous a

vue; elle vous a même saluée le matin lorsque vous partîtes avec sir

Mondeville.

»--Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone; que voulez-vous

dire?

»Je m'avançai vers lady Heathstone, en priant lord Barndale d'avoir

soin de sa fille.

»--Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir à Messine, dis-je à cette

dame, avait raison de faire l'éloge de votre politique et de votre

adresse, cependant elles échouent aujourd'hui. Rendez son nom et son

honneur à lady Osprey, madame.

»Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage de ses mains, elle

s'écria:

»--Quoi! vous l'avez vu à Messine?

»--Quittons cette femme, dit d'une voix sombre lord Barndale, qui ne

pouvait parvenir à rendre à sa fille l'usage de ses sens.

»Nous la replaçâmes dans la chaise de poste, mourante, presque inanimée,

incapable de ressentir la joie que devait lui causer son innocence, si

hautement reconnue. Hélas! monsieur, que puis-je vous dire de plus,

pendant deux mois elle languit; elle me pardonna et mourut d'un

anévrisme au coeur, déterminé par tant de secousses et d'émotions.

»Le père indigné déclara qu'il ne me reverrait jamais. J'eus le malheur

de perdre mes deux enfans. Je n'avais plus rien à faire au monde,

monsieur, je revins en Sicile, où j'espérais trouver encore lord

Mondeville, à qui je voulais demander vengeance de tous les maux que sa

fatuité avait fait tomber sur moi, et de l'indigne supposition de nom

qui avait flétri l'honneur de ma femme: il était parti pour les Indes

avec une commission du gouvernement. Le père Anselme me facilita

l'entrée de ce cloître, où je trouve un asile. Hélas! tous les lieux me

sont indifférens! Une seule pensée de haine me reste, au milieu de

tant de pensées douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions

sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage, monsieur, le

mariage! posséder une femme, l'aimer, la croire à soi et trembler

toujours; et ne jamais savoir si un autre ne reçoit pas en pur don ce

que la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser; n'être

jamais certain que les désirs et les voeux d'une épouse sont pour vous,

sont à vous; conserver pour un autre et élever pour les menus plaisirs

d'un ami ces créatures si frêles, si délicates, que nous pouvons briser

en les adorant, et que nous couvrons de nos hommages immérités, après

les avoir accablées de nos injustices.»

TOBIAS GUARNERIUS.

Par une soirée bien brumeuse d'hiver, mon arrière-grand-père, retenu

pour quelques affaires à Brème en Saxe, se promenait dans une petite

rue écartée, derrière la cathédrale. Ce qu'il faisait là, vous le

comprendrez de reste quand je vous aurai appris qu'il avait alors vingt

ans, et qu'il est peu de villes en Allemagne où les grisettes soient

plus gracieuses et plus agaçantes. Ceci soit dit sans altérer en rien la

bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre de son mérite. Mais

depuis plus de vingt minutes l'heure du rendez-vous était sonnée à

toutes les horloges, sans que celle qui l'avait donné eût songé à s'y

rendre, et mon arrière-grand-père attendait toujours.

Le gouvernement représentatif nous a trop bien guéris, hélas! de ces

merveilleuses patiences d'amour: bien admirable pour moi serait l'homme

qui s'en rencontrerait encore capable aujourd'hui.

Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon arrière-grand-père

avait remarqué une petite boutique placée à l'angle de la rue qu'il

arpentait. Aux deux côtés de la devanture, deux planchettes peintes en

rouge et taillées en forme de violons indiquaient le commerce qui s'y

faisait, ou, pour parler plus juste, le commerce qui ne s'y faisait

point; car, à moins que l'on ne compte pour quelque chose un mauvais

basson pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques archets et

une quinte que le propriétaire du lieu était occupé à raccommoder, sa

boutique était complétement dégarnie, et, nonobstant l'inscription

placée au-dessus de la porte, ressemblait plutôt à un corps de garde de

milice bourgeoise qu'à un _magasin d'instrumens à cordes et à vent_.

Une mauvaise chandelle, haletant sous une mèche effroyablement longue,

qui lui faisait jeter des lueurs sinistres, éclairait à peine l'homme

qui travaillait dans cette misérable échoppe. Il ne paraissait pas

d'ailleurs tenir autrement à la perfection de l'ouvrage dont il

s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il se levait,

laissait là sa quinte, et se promenait à grands pas, avec un regard fixe

et des gestes brusques et précipités, indiquant un homme qu'une pensée

profonde était venue visiter.

Moitié curiosité, moitié pour échapper à une neige abondante qui était

venue compliquer son rendez-vous, mon arrière-grand-père, qui n'avait pu

encore se décider à quitter la place, entre dans la boutique du luthier,

et bien que de sa vie il n'eût su une note de musique, il le prie de lui

montrer des violons à acheter.

«Des violons! répondit brusquement le luthier, vous voyez bien que je

n'en ai pas et que je n'en vends pas, à moins que tous ne vouliez

vous arranger de cette contre-basse, que j'ai été forcé de prendre

en paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant plus d'un

trimestre aux instrumens de l'orchestre des _Chiens savans_, qui ont eu

dans cette ville un si grand succès, et qui ont travaillé devant MM. les

membres du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? je vous

la laisse pour dix écus; pour cinquante livres, tenez, sans plus

marchander.»

Mon arrière-grand-père eût été un million de fois plus musicien qu'il

n'était réellement, il eût eu encore une peine infinie à se prêter à

l'arrangement qu'on lui proposait, lequel consistait à s'accommoder

d'une contre-basse lorsqu'il était censé avoir besoin d'un violon.

S'étant permis de faire, avec une grande force de logique, cette

observation à l'honnête luthier, il en reçut je ne sais quelle répartie

si étrange qu'il lui vint aussitôt à l'esprit qu'il avait affaire à une

manière de monomane. La chose lui fut prouvée quand en sa présence ce

singulier personnage recommença à se promener et à gesticuler, et quand

une vieille femme, ouvrant la porte de l'arrière-boutique, lui fit signe

en haussant les épaules que la tête du pauvre homme n'y était plus.

Mon arrière-grand-père sortit alors de chez le luthier, et le lendemain

il partit de la ville, sans s'être autrement occupé de lui.

Trois ans après, durant un nouveau séjour qu'il fit à Brème, ayant eu

occasion de repasser dans la même rue, il remarqua que la boutique du

luthier était fermée; sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient

des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient été tracées.

Cette circonstance ayant attiré son attention, le soir, à souper, il en

parla à son hôte, qui était l'un des magistrats de haute police de la

ville, et lui raconta, sans dire toutefois son rendez-vous manqué,

l'étrange accueil qu'il avait reçu dans cette même boutique, trois ans

auparavant. A son tour, le magistrat lui conta l'histoire que l'on va

lire.

L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, s'appelait Tobias

Guarnerius; à grande peine il faisait vivre de son travail la vieille

femme que vous avez vue: c'était sa mère, avec laquelle il vivait depuis

la mort de sa femme.

Comme il était dans la ville le seul ouvrier de son état, et qu'elle

contient un nombre assez considérable d'artistes et d'amateurs, qui sans

cesse lui donnaient des instrumens à réparer, il aurait pu, ce semble,

vivre passablement à l'aise. Mais dix ans environ avant l'époque dont

nous parlons, une insigne calamité était venue le visiter. Un beau

matin il s'était trouvé en proie à une idée fixe, et depuis ce temps il

n'avait cessé de la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui eût coûté.

Sa femme, qui était morte en partie du chagrin qu'elle avait eu à le

voir dissiper ainsi tout le fruit de son travail, avait eu beau lui

représenter la folie de sa persévérance, le conjurer de ne pas la

réduire à la misère, il n'en avait tenu compte. D'abord ses économies,

plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il avait faits, ensuite ses

meubles, ses marchandises, une partie de sa garde-robe, étaient venus se

perdre dans ce gouffre qui s'était ouvert à côté de lui, sans que tant

d'inutiles essais fussent parvenus à l'éclairer. A l'époque où, faute

d'argent, il avait été forcé de mettre un terme à ses expériences, il

n'en avait pas moins conservé l'espérance de réaliser sa pensée, qui

tôt ou tard devait, selon lui, le mener à une grande gloire, et le

récompenser largement de toutes ses avances.

Il est, au reste, vrai de dire que s'il fût arrivé au but qu'il se

proposait, il eût réellement mis la main sur une excellente spéculation.

Ayant en sa possession un violon de Stradivarius, dont quelques

amateurs, à plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'idée

lui était venue d'imiter le faire de cet auteur. Il avait pensé qu'en

reproduisant avec une rigueur mathématique les formes et les dimensions

de ses instrumens, en employant un bois semblable à celui qui avait

servi à les établir, en arrivant à imiter rigoureusement le vernis et la

couleur dont ils avaient été primitivement enduits, il parviendrait à

se procurer une qualité de son exactement pareil. Malgré tous les soins

qu'il mettait à ses contre-façons, toujours il s'y rencontrait une

légère différence avec le modèle; or des nuances infiniment subtiles

constituant, selon toute apparence, la supériorité qui faisait son

désespoir, il pensait pouvoir logiquement expliquer l'infériorité de ses

copies par les imperfections presque insaisissables qu'il y découvrait,

en sorte que l'oeuvre était toujours à reprendre; c'était une manière de

cercle vicieux tournant à l'infini, dans lequel une fortune de prince se

fût elle-même engouffrée.

Après bien des essais, cependant, une modification s'était faite dans

son idée primitive; il était un jour arrivé si près d'une imitation

irréprochable, et ce jour-là précisément l'instrument sorti de ses mains

s'était trouvé si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il avait fini

par soupçonner dans la création de ce chef-d'oeuvre un élément d'une

nature supérieure et non encore sollicité par lui. «--Qui sait,

disait-il fort gravement à un physicien qui prétendait le faire arriver

à la solution de son problème instrumental par des applications

nouvelles de la théorie du son, qui sait plutôt si ce n'est pas hors du

monde matériel que je dois chercher. Les mots représentent des idées,

n'est-il pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon, peut-être,

sans y songer, frappé-je à la porte que je cherche depuis si long-temps.

Que vous en semble, monsieur?» Et le physicien de se mettre à rire, et

le pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondément dans l'abîme

de ses recherches.

Un jour une de ses pratiques venant lui apporter un archet à réparer

laissa chez lui un livre que pendant plusieurs jours elle oublia de

venir reprendre. A ses heures de loisir, lesquelles étaient rares, car

lorsqu'il ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa pauvre

tête, qui ne reposait guère, Tobias Guarnerius parcourut ce livre:

c'était un de ces respectables monumens de la patience et de l'érudition

germaniques, où l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs

autrement de prétentions, qu'il traitera _de omni re scibili_ et de

quelques autres sujets. En effet on y voyait, à côté d'un chapitre _sur

la meilleure forme de gouvernement_, un chapitre _sur la manière de

gratter le dos de sa femme quand il la démange_; une _recette pour faire

du vin de Chypre_ était suivie d'une _dissertation sur la virginité

des onze mille vierges_, et d'un _discours sur les avantages de la

calvitie_; un ton de bonhomie singulière avait présidé à la rédaction de

cet ouvrage informe, et donnait à sa lecture un charme particulier, qui

avait fini par dominer notre monomane jusqu'à détourner de lui pendant

une demi-journée l'obsession de sa pensée ordinaire.

Tout-à-coup, au détour d'une page, un chapitre se présente à lui avec

ce titre: _De la Transfusion des ames_. A la lecture de ces mots,

comme s'il eût soudain entrevu que la révélation du grand secret qu'il

cherchait depuis si long-temps allait lui être faite, il sauta d'un bond

prodigieux, appela sa mère, qu'il chargea de garder la boutique, et

de dire, si on venait le demander, qu'il était sorti; puis courant

s'enfermer dans sa chambre, pour ne pas être interrompu, il commença la

lecture du chapitre qui, dans sa pensée, ne pouvait manquer d'être le

plus merveilleux que jamais plume de philosophe eût enfanté.

Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de

la vie, dans ses amitiés, dans ses espérances dans les prospectus, dans

les amours de femme surtout qu'il faut craindre des désappointemens

semblables à celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un

instant avant il eût payé la lecture au prix d'une livre de sa chair,

était une misérable rapsodie, lardée de citations des Pères de l'église,

d'Aristote, de Platon et de l'Écriture. Après force divagations,

abstractions et conversations, l'auteur se résumait à cette découverte

toute nouvelle, que l'ame était immortelle: sans contredit les vingt

pages les plus pauvres de cet immense in-folio étaient comprises sous le

titre si magnifique que je vous ai dit.

Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en était pas moins venue; étreignant

avec une singulière puissance les trois mots qui tout à coup lui étaient

apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux _entrevisions_ qu'il

avait eues précédemment, il commença à se représenter l'ame humaine

comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance

d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, où il y a de la

philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix

d'honneur de rhétorique, avait entendu parler de la métempsycose; et ce

système, pour peu que l'on pesât dessus, pouvait bien s'élargir jusqu'à

admettre la donnée du philosophe luthier. Trois heures de réflexions

passant par-dessus cette illumination achevèrent de lui donner dans

l'esprit de Tobias une créance indélébile, et désormais il ne s'occupa

plus que du procédé matériel à l'aide duquel il appliquerait à son art

le bénéfice de sa découverte psycologique.

A trois mois de là, c'était durant la nuit, la veille de la

Saint-Joseph, depuis long-temps une heure était sonnée à toutes les

horloges, et la ville de Brème tout entière reposait dans le sommeil;

l'atelier de Tobias Guarnerius était soigneusement fermé; et de peur

qu'en passant on ne pût voir par les fentes des volets la lumière qui

brillait dans son arrière-boutique, il avait eu soin d'étendre devant

la porte vitrée qui communiquait de cette pièce à son magasin un épais

rideau de serge verte replié deux fois sur lui-même.

Certes, ces précautions n'étaient point inutiles, car c'était une oeuvre

étrange que celle à laquelle le luthier s'occupait.

Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientôt quarante

ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mère Brigitta Guarnerius, en

proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui

la minait depuis long-temps. Penché sur sa poitrine, qui râlait d'une

manière horrible, sans qu'une larme brillât dans ses yeux, sans qu'un

seul des muscles de son visage exprimât la moindre sympathie pour les

atroces souffrances dont il était témoin, Tobias paraissait plongé dans

le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait

toutes ses facultés. Sans doute, en vue de quelque produit étrange à

recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni décrit ni prévu aucune

science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table

sur laquelle reposait un instrument inachevé. Un tube, qui paraissait

formé de l'alliage de plusieurs métaux, s'évasant par le bout en forme

d'entonnoir, avait été placé au-devant de la bouche de la vieille femme,

et recevait le souffle de son haleine qui, à chaque expiration, s'y

engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extrémité, ce tube

s'emboîtait à une cheville de bois, pareille à celle qui se place debout

entre le fond et la table de tous les instrumens à chevalet; seulement

celle-ci était d'un diamètre un peu supérieur au diamètre ordinaire,

et au lieu d'être en bois plein, elle était creuse et devait se fermer

hermétiquement, au moyen d'un petit couvercle à vis merveilleusement

travaillé, lorsque l'embouchure du tube viendrait à en être retirée.

Précisément au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du

métal, et comme pour empêcher l'évaporation au moment où se ferait leur

séparation, avait été disposée une manière de boîte ou de guérite en

bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur

terreuse et nauséabonde, et un grand clou rouillé, pendant encore après,

indiquait qu'elles avaient du antérieurement faire partie d'un objet de

plus grande dimension.

A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration

de la malade s'étant arrêtée, son pouls et son coeur ayant cessé de

battre, tout à coup on entendit dans le tube, qui fut agité comme par un

mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un frémissement qui courut

tout le long du métal, et vint bondir au fond de l'étui qui y adhérait.

A ce bruit, Tobias Guarnerius se précipita; les yeux égarés et la

poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main

forcenée, malgré une force incroyable de résistance qui répondait à sa

pression, malgré une sorte de crépitation douloureuse et plaintive qui

s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle à l'extrémité de la

cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve

matérielle de cette monstruosité n'ait été acquise, il paraît que ce que

Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'était l'ame

de sa mère, la première qui se fût trouvée pour réaliser son abominable

découverte.

Au moment où avait été rompu le lien par lequel elle était unie à

l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'était

élancée pour retourner en haut; forcée de suivre l'étroit conduit qui la

cernait à sa sortie, elle avait couru pleine de détresse jusqu'au fond

de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se fût sans doute évadée

dans le peu de temps que son bourreau avait mis à fermer sur elle le

couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prévu. Les planches

de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux

mystère étaient les planches d'un cercueil fraîchement enlevé à la terre

du cimetière. Quand l'ame s'était pressée pour sortir, elle avait eu

horreur de cette atmosphère de mort qu'il lui fallait traverser, et

elle s'était retirée en arrière; alors Tobias était venu et il l'avait

scellée dans sa prison, et il la tenait là pour s'en servir à ses

volontés.

Il ne faut pas croire pourtant que ces épouvantables audaces puissent

s'exécuter sans qu'il en coûte quelque chose à leurs auteurs; car au

moment où tout avait été accompli, Tobias était tombé à la renverse,

frappé comme d'une puissante commotion électrique, et il était resté

étendu à terre, sans connaissance, plusieurs heures encore après que le

soleil se fût levé.

Contes bruns · 第 8 / 14 段