«Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un voyage à Bath et

d'un retour subit à Londres, retour causé par la mauvaise santé de sa

mère. Je reconnaissais dans ces lignes, pleines de sensibilité, toute

son ame angélique, et je me félicitais d'avoir rencontré une telle

épouse, lorsqu'en portant la main sur le paquet de journaux une

singulière réflexion m'occupa. Le mot Bath, si souvent reproduit dans la

conversation du dandy, se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce

rapprochement frappa mon esprit d'une étrange terreur. Ce n'était pas un

doute, ce n'était pas un soupçon, c'était comme une vague, une lugubre

et lointaine clarté. Une angoisse jalouse me saisit le coeur, et je

tremblai un moment comme la feuille. Je me rappelai toute la vie passée

de ma femme, son amour pour ses devoirs, la profondeur simple et naïve

de ses affections, je m'accusai moi-même: mais je ne pouvais échapper à

ce tourment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un démon

gigantesque s'élevait pour en éclipser la clarté et me plonger dans des

ténèbres profondes.

»Comment vous peindre, monsieur, ce supplice d'une jalousie fondée sur

la plus légère hypothèse, conçue dans un pays étranger, sans aucun moyen

d'en vérifier la réalité ou l'injustice? Tous mes raisonnemens étaient

inutiles, le dard envenimé restait là enfoncé dans mon sein. Je ne

pouvais le secouer ni l'arracher. L'horreur de la même pensée me

poursuivait sans relâche. Je me levai, me promenai à travers la chambre

et ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin, après avoir

respiré à longs traits l'air embaumé de la nuit sicilienne. Le portrait

de Marie se trouvait dans l'intérieur d'un de mes portefeuilles; je

l'ouvris, je contemplai cette image qui s'offrit à moi pure, naïve,

candide; c'étaient bien ces traits si modestes dont l'expression

semblait me reprocher mes soupçons outrageux et se plaindre de ma

défiance. Un sentiment amer et brûlant comme le remords s'empara de moi;

j'étais prêt à demander pardon à ce portrait. Je me calmai ensuite; et,

rallumant ma lampe que le vent venait d'éteindre, je repris le paquet de

journaux que j'avais négligé d'ouvrir.

»Après avoir parcouru négligemment plusieurs paragraphes politiques et

littéraires, je me mis à lire cette partie de nos feuilles publiques

où, sous le titre de _Bruits de la ville et de la cour_, on accumule

hardiment tous les scandales semés dans les salons et dans les tavernes.

Voici le passage étrange qui frappa mes regards, et que je relus

plusieurs fois avec une anxiété que vous n'aurez pas de peine à deviner:

«Il n'est bruit dans le monde que de la piété filiale de la belle et

jeune mistriss Os... qui a quitté tout à coup les plaisirs de Bath pour

suivre sa mère souffrante. On dit que la réputation de la fille est

aussi invalide que la santé de la mère.»

»Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le

journaliste s'était servi était précisément celle du nom de ma femme et

du mien.

»Vingt balles eussent frappé et déchiré ma poitrine à la fois que je

n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient à mes

soupçons un venin mortel et une hideuse probabilité. Je n'essaierai pas

de décrire l'état dans lequel je tombai; le temps s'écoula, l'horloge

d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un

autre numéro du même journal, où, sous la même rubrique dont j'ai déjà

parlé, se trouvait le paragraphe suivant:

«Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille

ont été l'objet sont formellement démenties par des personnes dignes de

foi.»

»Je méditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de

l'innocence de la dame accusée, mais seulement une réponse adroite, et

la preuve irréfragable d'une réputation déjà flétrie. D'ailleurs le

dandy n'avait-il pas répété que sa maîtresse était ingénieuse dans le

vice, spirituelle dans ses excès, féconde en ressources pour les voiler,

d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans égale, d'une perfidie

qui eût fait bonté aux plus habiles. Plus je rêvais, plus mon anxiété

augmentait; la fièvre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable!

Le matin je me jetai sur mon lit, où je restai étendu et pleurant.

Tantôt ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premières amours,

tantôt comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes pensées

je ne savais à quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison à

l'homme dont les paroles avaient soulevé dans mon sein cette affreuse

tempête. Le mot Bath retentissait à mon oreille comme un glas funèbre.

»Il était onze heures quand je sortis au hasard; et bientôt, par

un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de

bénédictins où demeurait un homme que j'avais remarqué pendant le séjour

que j'avais fait précédemment à Messine. Il se nommait le père Anselme;

sa sagacité était rare et puissante; il donnait un démenti formel à

l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens

d'une race ignorante, oisive et inutile.

»Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux

gens du monde: la solitude donne des leçons. Un moine qui a l'instinct

de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des

salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa

sagacité se perd sur une surface plane; son esprit de détail s'applique

à des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse à une

profondeur inouïe, découvre des rapports ignorés des autres hommes,

étudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se

confondre dans la tourbe sociale, pénètre le ciel et l'enfer, invente

dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon

devinant la machine à vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard

et Occam préludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits

sans portée qui se moquent des cénobites. Le cénobitisme est le

nourricier du génie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que

ces jésuites qui émouvaient le monde et pétrissaient les ames royales

eussent acquis dans le tumulte d'une société bruyante leur génie si

fécond et si dangereux? Non. Même le talent de l'intrigue peut émaner de

la cellule: là, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des

pensées tumultueuses, qui nous enlèvent à nous, germent et grandissent

tous les bons et mauvais génies.

»Le père Anselme, Vénitien de naissance, était un remarquable exemple

de sagacité et de finesse mondaines, chez un prêtre enfermé dans le

cloître.

»J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les

prêtres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe à part.

L'hérésie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le père

Anselme me dire:

«Vous autres Anglais, vous êtes une grande nation, et Dieu ne voudra pas

damner des hérétiques tels que vous.»

»Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai pas la moindre

particularité des événemens de ma vie, pas un des détails que je viens

de vous donner. Il m'écouta paisiblement, et me répondit:

»--Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez au couvent après vêpres.

Peut-être alors serai-je en état de vous donner quelques conseils.

»J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades s'étaient absentés,

et sous la conduite d'un cicérone ils visitaient les ruines dont cette

partie de la Sicile est semée. Je fus heureux de pouvoir rester seul et

triste dans mon appartement. J'attendis avec impatience le moment de

notre entrevue. Le jour baissait; à la porte du couvent un religieux

appartenant aux ordres mendians causait avec Anselme; quand ils me

virent, leurs regards semblèrent se fixer sur moi avec une expression

de pitié. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police

secrète se trouve entre les mains des prêtres. Je ne sais si le père

Anselme avait consulté ce moine sur ce qui m'intéressait si vivement;

mais quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et me dit:

»--Venez.

»Sa figure était plus grave qu'à l'ordinaire. Nous entrâmes dans

l'église; elle était déserte. Qu'elles sont belles, monsieur, nos

églises siciliennes, où le génie de la mosquée d'orient s'allie au

génie du catholicisme occidental! Vous aimez sans doute ces mosaïques

incrustées, ces saints de couleurs tranchantes, ce mélange d'éclat et de

ténèbres, ces nombreux monumens, un ciel éthéré apparaissant à travers

les dentelures et les trèfles des hautes voûtes; l'or et la pourpre

resplendissant dans les chapelles, et les versets du Coran qui se lisent

encore au bas des corniches noircies par la fumée des cierges chrétiens?

Malgré cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du

temple, une tranquillité pour ainsi dire palpable qui m'enlaça, me

saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, et dit à la fièvre de

mes passions: _Fais silence_.

»Le père Anselme me conduisit vers le fond de l'église, s'arrêta

derrière le maître-autel, et là il me dit:

»--Mon fils, quoique nous soyons de communion différente,

agenouillez-vous ici. Je suis prêtre et vieux, vous recevrez mes

conseils d'homme et de pasteur, vous plierez le genou, non devant moi,

mais devant Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons ensemble.

»J'étais troublé, je fis ce qu'il me disait. Après quelques prières

communes, il reprit:

»--Votre soupçon est fondé.

»Un long soupir s'échappa de mon sein, et je ne pus rien répondre.

»--Partez pour l'Angleterre, écrivez à votre femme sans lui témoigner

aucun soupçon; passez par Bath où demeure la femme dont on a acheté le

silence; payée pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un

meilleur prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que vos

soupçons soient éclaircis; quand vous connaîtrez toute la vérité, vous

vous conduisez comme un homme d'honneur doit le faire, et vous

abandonnerez la coupable à ses remords, ou vous rendrez votre confiance

à l'épouse fidèle.

»En ce moment quelques personnes entraient dans l'église; nous étions

placés de manière à ce que je pusse les voir sans être aperçu d'eux.

»--C'est lui! m'écriai-je.

«En effet le jeune Anglais, dont le nom était sir Ormond Mondeville,

venait d'entrer dans l'église, accompagné d'un de ses amis. Il n'était

pas étonnant que, nouvellement arrivé à Messine, il s'empressât de

visiter l'intérieur de cette nef remarquable, l'une des curiosités les

plus pittoresques de la contrée. Le père Anselme vit mon mouvement et me

retint.

»--Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui parler; vous

devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui fit remarquer une

belle et vieille statue de bronze placée à droite du maître-autel.

J'essayai de lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient

là; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier deux paroles

et deux idées, je suis persuadé qu'il me regarda comme un fou ou comme

un idiot.

»Anselme s'exprimait avec facilité, avec élégance; sa courtoisie envers

sir Ormond me surprenait. Malgré l'état d'irritation fébrile où je

me trouvais, j'étais frappé de la singularité de sa conduite. Il me

semblait qu'il s'agissait pour lui d'une expérience à faire. Sa froideur

se communiqua, pénétra jusqu'à moi: je le suivis en silence et beaucoup

plus calme, plus recueilli, plus attentif.

»J'avais donné à ce moine des renseignemens exacts qu'il m'avait

demandés, sur ma femme, sur son caractère, sur ses traits, le son de sa

voix, la couleur de ses cheveux, la forme de son visage et l'expression

de sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond et arrêtait son

attention sur les portraits des saints pères, qui peuplaient le temple,

profitant de la liberté italienne pour commenter ces tableaux, demander

au jeune homme son opinion sur leur beauté relative, et déduire des

conséquences morales de leur extérieur mélancolique ou sévère. Lorsque

sir Ormond parlait, le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame

de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indifférent et calme,

et toute cette investigation métaphysique, chef-d'oeuvre de pénétration

intuitive et d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu'à nous montrer

un coeur froid, des sens blasés, un faux goût pour les arts, et un

coeur incapable de véritable passion dans aucun genre. En vain Anselme

éveillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut renfermer

d'associations et de souvenirs tendres et délicats, rien ne vibrait à

l'unisson chez notre dandy. Il développait par saillies un épicurisme

facile et sans choix, mêlé d'une vanité de fat: puis, sans savoir qu'il

avait placé dans les mains de l'étranger une clef qui découvrait le

triste trésor de ses secrètes pensées, il remercia Anselme de sa

complaisance et s'en alla.

»--Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme qui aura cédé à ses

instances ne mérite pas un regret, car il n'a pas un remords. L'intrigue

dont il vous a fait involontairement confidence n'est qu'une folie de

jeune homme; si malheureusement votre femme est coupable vous devez

l'oublier à jamais.

»--Elle mourra! lui dis-je.

»Il me regarda sévèrement.

»--Une erreur de ce genre ne mérite pas votre colère et vous dégage de

toute affection. L'épreuve à laquelle j'ai soumis ce jeune homme est

certaine; il n'a pas aimé, il n'aime pas, il n'est pas aimé. Un amour

profond, même quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez

la personne aimée. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont péché sans vous

offenser. Dans le cas où le crime que vous soupçonnez serait réel,

bénissez le ciel; il vous délivre d'une compagne qui vous aurait

déshonoré tôt ou tard.

»Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas

à les comprendre ou à les discuter. Il me fallait un guide, ma main le

suivait sans réflexion.

»Mais essayer de bannir l'image de Marie était inutile; je ne pouvais

déraciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait à mon

esprit sa beauté, sa simplicité, sa piété, surtout cette délicatesse

du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossière erreur et

l'entraînement sans excuse que l'on attribuait à la maîtresse de sir

Ormond. Cependant la première rage était passée. A ma fureur succéda

une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression,

plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journées! Oh! la douleur de perdre

une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir

de ma vie!

»Deux jours après je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitôt après

mon arrivée à Falmouth, je partis pour Bath. C'était là qu'étaient

restées les traces du crime, et que m'attendaient les seuls

renseignemens que je pusse espérer. Me voilà en face de l'auberge que

sir Ormond avait désignée; j'entre, tout mon corps frémit de crainte.

Une femme de moyen âge et assez jolie se présente à moi, c'est la

maîtresse de la maison. On me sert du thé. Sous prétexte que j'ai quitté

depuis long-temps l'Angleterre et que je désire m'instruire de quelques

particularités relatives à l'état de mon pays, je prie la servante de

demander à sa maîtresse si elle peut venir prendre le thé avec moi.

»J'étais arrivé à mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait

le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins

furent si incohérens qu'elle s'en étonna. J'étais trop préoccupé du

seul sujet qui m'intéressât, pour que mes autres paroles ne fussent pas

obscures et confuses. Je passais d'un sujet à l'autre, et j'essayais

vainement de donner à ma conversation l'ordre et la suite nécessaires

pour inspirer de la confiance à l'hôtesse. Quand je vis que ses regards

surpris se fixaient sur moi:

»--Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquiétude;

j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupçons cruels à éclaircir;

je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxiété où je suis doit se

peindre dans tous mes discours.

»Je vis que son coeur de femme s'intéressait à mon chagrin et que sa

curiosité était excitée.

»--Hélas! repris-je, le lieu même où je suis ne fait qu'accroître mon

émotion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu'à moi dans

un pays étranger, c'est à Bath même que s'est formée l'intrigue qui me

désespère.»

»A mesure que je parlais j'examinais à la dérobée les traits de

l'aubergiste dont l'émotion et le trouble s'accroissaient pendant mon

récit.

»--Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je d'un ton assez

indifférent, pour trouver sur un sujet qui m'occupe si cruellement des

informations exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prétend

que je dois mon déshonneur est sir Ormond Mondeville.

»L'hôtesse pâlit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.

»--Je servais à l'étranger: ma femme et sa mère vinrent passer quelque

temps à Bath. Voici, madame, comment on m'a fait le cruel récit de ma

honte et de mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge de

Bath ou des environs...

»L'hôtesse, qui tenait une tasse de thé à la main, trembla et en

répandit le contenu sur la table.--La jeune femme quelle qu'elle soit,

sous prétexte d'une indisposition grave, demanda une chambre séparée. Au

milieu de la nuit, l'hôtesse entendant du bruit dans la chambre de

cette dernière y entra; sir Ormond Mondeville s'y trouvait: cent livres

sterling furent offertes par sir Ormond à cette femme, qui lui promit le

silence.

»Je crus que l'hôtesse allait se trouver mal.

»Les renseignemens que m'avait donnés le père Anselme étaient si précis,

j'affectais une si complète ignorance du rôle important que l'hôtesse

avait joué dans l'aventure, enfin j'étais si bien instruit qu'elle fut

obligée de convenir que tout était vrai et que son auberge avait été le

théâtre de l'aventure. Je ne voulus pas pousser plus loin mon enquête,

et le lendemain je partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il

me restait une dernière et faible espérance, la possibilité de quelque

méprise qui aurait disculpé Marie, et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on

imagine avec quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer

domestique!

»Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec une effusion

de sensibilité qui me toucha d'abord; puis songeant à sa

perfidie, je crus sentir les étreintes d'un serpent, et je fus près de

la repousser: je me contraignis. Avec quelle admiration maternelle elle

me parla de la beauté de nos enfans, de leurs grâces enfantines et de

ses espérances! Comme je souffrais, monsieur, de tout ce qui, sans cette

fatale circonstance, m'eût pénétré de bonheur! Chaque battement de mes

veines était une douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une

blessure. Elle pleurait, tout agitée encore de la joie de mon retour, et

comme je l'observais d'un air sombre, je crus découvrir dans son regard

je ne sais quelle lueur étrange; cet indice excepté, tout en elle

respirait la tendresse et la candeur. Pour moi, je n'y voyais que ruse

et déception. Elle m'amena ses enfans avec une allégresse et un triomphe

de mère: il était impossible de conserver l'ombre d'un soupçon en la

regardant; mais elle se détourna, je l'épiai, et je la vis essuyer

furtivement des larmes qui coulaient de ses yeux. C'était pour moi la

preuve d'un remords qui se trahissait involontairement, le témoignage

d'une angoisse secrète infligée par le repentir à cette ame qui n'était

point encore entièrement corrompue.

»Je ne sais si ma femme s'aperçut de la contrainte et du tourment que

j'éprouvais, il y eut entre nous un moment d'embarras et de silence,

puis je pris tout à coup ma résolution.

»--Emmenez les enfans dans la chambre de leur nourrice.

»On les emmena, je restai en silence: Marie les vit partir sans leur

adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stupeur acheva de me

convaincre. Quand la porte fut fermée je la regardai, elle était pâle;

elle arrêtait sur moi un oeil hagard, et restait muette devant moi.

»--Madame, veuillez répondre à quelques questions.

»Elle se tut.

»--Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond Mondeville?

»Point de réponse.

»--Est-ce dans votre voyage de Londres à Bath?

»Même silence.

»--Répondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour tout au monde vous

arracher au coup de l'infamie qui vous flétrit. Répondez!

»A ces mots je me levai; elle se leva aussi, étendit ses bras vers moi,

puis laissa échapper un éclat de rire convulsif, mouvement si terrible,

si hideux à voir, et accompagné d'un cri si aigu que vous auriez frémi,

que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. Puis elle me

contempla un instant d'un air solennel, et tomba par terre. Je commandai

au domestique de la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me

parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitôt qu'elle eut repris

l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre chez son père. C'est un

plus des vénérables vieillards de la pairie anglaise; homme froid, d'une

probité à toute épreuve, et d'une rare hauteur de raison. J'étais si

douloureusement ému que, lorsque je le vis, les larmes jaillirent de mes

yeux.

»Sa froideur m'étonna. Elle contrastait avec mon émotion et semblait

me la reprocher. D'un air de réserve et de hauteur cérémoniale, il me

demanda ce que je venais faire en Angleterre, depuis combien du temps

j'y étais, et si je comptais y rester long-temps. Je me persuadai qu'il

savait d'avance les torts de sa fille, et que sa froideur avec moi

n'était qu'un moyen d'éloigner les reproches que j'avais à lui faire.

Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, posé, et ses

ennemis taxaient de morgue et d'insolence aristocratique la réserve de

ses manières. Mais bouleversé comme je l'étais, il me semblait que cette

froideur était une insulte à mon émotion. Je m'armai de courage,

mes larmes se tarirent, et je lui fis à mon tour, d'un ton calme et

concentré, le récit de mon aventure à Messine et de ma visite à Bath. Je

ne lui cachai aucune particularité, ni la lecture de ce fatal article

de journal, ni les conseils du père Anselme, ni ma conversation avec

l'hôtesse.

»Il m'écouta en silence. Sa fille avait paru consternée, lui n'était

qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air méditatif,

passant souvent sa main sur son front, mais sans trahir aucune émotion

par ses gestes ou ses paroles.

»--Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en croisant les bras et

s'arrêtant devant moi.

»C'était un caractère profond, parfaitement maître de lui-même dans

toutes les circonstances, qui exprimait toujours une pensée par une

parole et cachait la plus grande partie de ses pensées. Il continua

cependant:

»--Ce que vous me dites est étrange; nous verrons.

»Une larme roulait dans ses yeux, il se hâta de l'essuyer. La douleur de

cet homme vénérable, cette double souffrance de l'orgueil et de l'amour

paternel, cette larme arrachée à un vieillard toujours calme et maître

de lui, m'ébranlèrent jusqu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement.

Tout semblait confirmer nos soupçons.

»--Je partirai bientôt, lui dis-je; d'ici à mon départ, j'habiterai la

maison de ma mère, où je vais faire conduire mes enfans.

»--Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et vous allez bien vite: au

surplus, je passerai chez vous dans la journée.

»Nous nous quittâmes froidement. J'étais déterminé à faire avec la plus

grande promptitude les démarches nécessaires pour hâter le divorce,

et je ne doutai pas un moment de la justesse de nos soupçons. Si

les preuves légales du crime manquaient, toutes les preuves morales

concouraient à le prouver: la consternation de Marie, le long silence de

son père, le trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales

employées par le journaliste, ce voyage de Bath qui se trouvait à la

fois dans le récit du jeune homme, dans la lettre de ma femme et dans

l'article du journal. Ma tête brûlait, mon corps chancelait quand

j'arrivai chez ma mère. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai

chercher, ne me touchèrent pas. Ma mère, à qui l'on avait appris l'état

où se trouvait ma femme et mon départ précipité, était sortie. Je sus

plus tard qu'elle s'était rendue chez moi; mais dans le premier moment,

son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver un fils

malheureux, et a-t-elle à se reprocher de n'avoir pas prévenu ma douleur

par des conseils assez sévères et une surveillance assez attentive?

Hélas! j'étais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une

mère est de s'élancer chez un fils souffrant.

»Je m'étendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. A l'instant

où je me levais pour aller à sa recherche, ma mère entra, et quelques

minutes après on annonça lord Barndale, père de Marie. Ma mère n'avait

eu que le temps de prononcer ces paroles:

Contes bruns · 第 7 / 14 段